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Au lendemain d’une violente agression, Yves Dejean (décédé le 10 juin 2003) avait écrit le texte qui suit. Paru dans France-Guyane du 16-17 février 2001, son texte avait subi de multiples coupures. Yves Dejean, s’estimant censuré, avait alors confié à Blada le soin de le publier dans son intégralité (les coupures pratiquées par France-Guyane apparaissent ici en rouge).
Pour la première fois, une personnalité du spatial dénonçait publiquement les pratiques violentes jusqu’ici passées sous silence. D’autres témoignages ont suivi. Ce texte a été essentiel pour la prise de conscience politique de la réalité de la violence en Guyane.

Yves DEJEAN                                                    Kourou le 15/02/2001
Conseil ECTI au Centre Spatial Guyanais
Retraité du Cabinet de Direction du CSG
BP 56
97372 Kourou
GUYANE Française

Kourouciens : Battez-vous ou partez ?

Moi j’ai choisi de partir, de rechercher une terre plus sereine après 36 ans de présence et de travail, d’espoir dans une Guyane meilleure et capable de maîtriser son développement.
Hélas le quotidien me rappelle cruellement que agressions, vols, pillages, racisme, sont devenus le sort commun et habituel aux populations du littoral Guyanais.

Depuis 1992 j’ai subi quinze cambriolages dont l’un très sévère en 1994 et deux agressions très violentes, l’une en octobre 1999 : agression avec un fusil à canon scié à mon domicile, une épaule démolie, un an de rééducation (…) et la dernière, le 10 janvier 2001 vers 22h00 avec aspersion de gaz lacrymogène et vol de mon véhicule, de mes papiers, clefs, argent etc, etc…

10 jours d’arrêt, les yeux brûlés et un traumatisme psychique que je n’arrive pas à résorber.

L’avant dernière agression d’août 1999 m’avait donné l’occasion de lancer une croisade contre cette montée de la délinquance surtout sur Kourou, accentuée par l’absence de mesures pratiques, de prévention et l’absence d’information dans la presse ou par les médias pour que les gens se protègent en connaissance de cause.

La levée du barrage policier d’Iracoubo a été le facteur déclenchant de vol de véhicules à Kourou par la manière violente (menaces par pistolet, couteaux, bombes lacrymogènes…).

Malgré les promesses de contrôles routiers liés à la levée de ce barrage, vous pouvez faire 20 fois le trajet Cayenne - St Laurent aller et retour sans être contrôlé…Les voleurs peuvent s’en donner a cœur joie (et ne s’en privent pas): depuis novembre - décembre 2000 les records de vols et d’agressions violentes s’amplifient ( j’ai déposé plainte le 11/01/2001 avec déjà le n° 145 et il faut 2 heures pour déposer une plainte!). 1 personne sur deux ne porte pas plainte.

A ce jour nous en sommes a plus de 600 à la gendarmerie de Kourou.

En l’an 2000, plus de 4000 plaintes ont été déposées soit 5 à 6 fois plus que pour une ville de même importance en métropole… Et que se passe t’il ??? RIEN; c’est la Loi du silence, pas de vagues, pas de traces à la radio ou dans les journaux de ces agressions, sauf bien sur s’il y a mort d’homme. Quelles mesures préconise t-on pour freiner cette spirale monstrueuse??? RIEN, encore RIEN. Pourtant il y a plus de forces de police, de gendarmerie, d’armée que dans n’importe quel département des Antilles et de Métropole, en particulier la traversée du Maroni sur des pirogues portières est contrôlable par toute l’armée placée sur le fleuve!

Veut-on que l’on en arrive comme en 1993, à des milices locales, des meurtres dans la rue avec cadavres dans les poubelles et lynchages comme ce fut déjà le cas devant la Mairie avant que l’on daigne renforcer la sécurité des personnes et des biens???

"On a lancé des fusées sur fond de bidonvilles" (dixit le Président Mitterrand), maintenant on les lance sur fond de laxisme et d’abandon de toute volonté de ramener la sécurité, de pillage et de peur. Les gens du spatial et les pouvoirs publics devraient bien se demander combien de temps cela peut-il durer avant que des réactions violentes ne viennent ensanglanter la cité… Personnellement malgré toutes les actions que j’ai pu mener auprès des différentes personnes concernées, il ne se passe toujours rien, calme plat, pas de vagues, pas d’informations.

Braves gens, laissez vous massacrer, dépouiller, et dites amen…

Depuis mon retour de Métropole le 10/02 ou j’étais allé faire soigner mes yeux, j’ai déjà recensé plus de 20 nouvelles agressions pour vol de voitures, braquages avec armes etc, la situation n’évolue qu’en mal, la gendarmerie se barricade de plus en plus dans ses quartiers et rien ne se passe, les voleurs et assassins prospèrent.

Le collectif de Kourou contre la violence enregistre les nouvelles plaintes mais ne trouve lui aussi aucun écho à ses demandes de sécurisation.

Nous sommes en pleine campagne municipale et là aussi la sécurité des citoyens n’est pratiquement pas abordée.

J’ai l’impression que devant l’inertie, l’impéritie ou la volonté de laisser pourrir la situation, de nos élus des collectivités locales ou étatiques, plus personnes ne veut réagir : les événements de Novembre 2000 à Cayenne avaient déjà porté une sévère atteinte à l’image de la Guyane, mais l’accumulation des agressions actuelles porte un coup décisif pour l’arrêt de tout investissement en Guyane.

J’ai aimé ce pays, j’y avais investi et je pensais pouvoir après plus de 30 ans de labeur y bénéficier d’une agréable retraite…

C’est foutu et la situation ne pourra qu’empirer car après le Suriname et le Guyana, l’ouverture de la route avec le Brésil accentuera la délinquance explosive que nous connaissons.

Alors avant de devenir raciste, violent, peut-être même criminel car je n’hésiterais plus à tuer si je suis de nouveau agressé comme je viens de l’être, je préfère partir et abandonner la lutte et j’invite tous ceux qui viennent de subir ou vont subir ces agressions à en faire de même. Il doit bien y avoir quelque part une partie de France où trouver la paix…

Yves DEJEAN.

PS : Je suis arrivé à Kourou en janvier 1965 pour la construction du CSG, je m’y suis installé définitivement en mars 1966, jusqu’à ce jour j’ai participé à la gestion de la ville, (24 ans de Conseil Municipal), j’y ai crée de nombreuses associations, j’y ai fait ma maison, j’y croyais, je n’y crois plus !!!
J’ai pris ma retraite du CSG début 1996.

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