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Un observateur à Trois-Sauts
par Palakasiwa

Le 19 octobre 2006 a eu lieu à Trois-Sauts la réunion décisive dans le cadre de l'enquête publique pour la création du parc amazonien de Guyane. A cette occasion, la mission Parc est venue avec le commissaire enquêteur pour recueillir l'avis de la population avant décret de création.



Les gens de Trois-Sauts sont vraiment saturés de réunions en tout genre : en général, les "missions" demandent à faire la messe (euh.. pardon tenir réunion) au carbet cachiri de l'élu local qui est conseiller au maire de Camopi. L'élu en question en a pris son parti, il continue d'accueillir bien poliment tout ce petit monde qui défile... mais seulement quand il est là: il passe régulièrement de longs mois sur son abattis en pleine forêt.

Les thèmes des réunions sont aussi variées que les gens qui les organisent : ça va de "Arrêtez de manger des poissons carnassiers quand vous êtes enceinte" à "Arrêtez de jeter vos ordures partout ce n'est pas assez joli pour nous", en passant par "Qu'est-ce que vous savez faire comme jolis objets il faudrait vous développer ?" (on ne parle pas encore de développement personnel, pour l'instant on en reste au sacro-saint développement économique vieux fond de boutique et véritable arlésienne de ce département).

Les plus ubuesques que j'ai vus sont sûrement les marchands de formation qui ont passé deux heures à expliquer à l'aide de graphiques et camemberts complexes le budget du Conseil général. Et après on n'avait plus qu'à signer pour un avenir brillant dans la société de consommation grâce à une formation "sur mesure". Tout ça pendant les vacances scolaires pour être sûrs que les instituteurs ne sont pas là, comme ça ils peuvent squatter leurs logements et surtout on ne risque pas de mélanger formation pour adultes et enseignement !

Les plus énervants sont de loin les hommes politiques ou les hauts fonctionnaires.
Je n'ai même pas besoin de vous expliquer pourquoi ni comment ils sont énervants, tout le monde comprendra très bien et on risquerait de se faire du mal.

Une fois, une personne qui faisait un "stage" (il ne faut pas confondre les stages, les études, les mémoires et les enquêtes!) proposait de recycler les bouteilles de rhum en les habillant de vannerie...
Malgré toute la lassitude qui quand même peut apparaître chez les docteurs ès patience que sont les Amérindiens, ils savaient que cette réunion-là serait décisive pour leur avenir. On leur avait bien dit que depuis le temps qu'on en parlait on risquait bien de le faire, le parc, et que c'était la dernière fois qu'on leur demanderait leur avis (et qu'après leur avis serait des voix au conseil d'administration). Alors ils ont tenu à l'exprimer leur avis et ils étaient là : quelques chefs de famille, les capitaines, chefs coutumiers, les élus et aussi les anciens élus évincés sans commentaire par les instances du parti (un jour en début de campagne une liste de candidats arrive au village et on constate que certains noms n'y figurent plus et que d'autres y sont apparus), ceux qui ont un travail, tous ceux qui parlent français et qui n'avaient rien de plus important à faire.

La mission pour la création a commencé par montrer un film qui présentait des expériences très réussies d'écotourisme : plein de gens qui travaillaient pour le parc en faisant guides de forêt, layonneurs, piroguiers ou restaurateurs et qui touchaient de l'argent et qui avaient l'air très contents... Forcément, comme son nom l'indique, c'est la mission POUR le parc et non pas CONTRE le parc.

Ce film était traduit en amérindien par les relais parc de Camopi et là, pour la première fois, certains ont un peu compris de quoi il s'agissait (un peu car personne ne peut encore savoir vraiment). Dommage que la mission Parc n'avait pas eu ce genre d'initiative plus tôt, d'habitude l'information reste le capital des francophones qui perçoivent plus ou moins la nécessité de donner l'information au plus grand nombre. L'information c'est du pouvoir, c'est une donnée aussi ancienne que la parole, tout le monde sait ça et le pouvoir ça ne se donne pas au premier venu.
La réaction a été unanime et très forte : PAS de TOURISTES !!! Comment seront effectués les "contrôles" pour éviter que les touristes n'arrivent ? etc.. Les gens avaient fort bien compris que le parc devait avoir une mission de protection et ils lui ont demandé de les protéger : préserver la forêt contre l'orpaillage mais aussi contre les étrangers, touristes et promeneurs de tout poil. Certains notables nous demandent de consigner leur demande par écrit pour figurer au registre d'enquête et ils se mettent carrément à constituer une liste des fonctions acceptées (médecins personnels soignants ; certains y ajoutent enseignants mais pas tous !) et des noms des personnes qu'ils veulent bien accueillir dans leur village (ethnologues amis de longue date), les autres n'étant pas les bienvenus.

Il faut bien comprendre que l'espace n'est pas du tout conçu pour accueillir des étrangers. Les Amérindiens vivent "dehors", il n'y a pas d'espace construit pour cacher, préserver l'intimité du passage. Comme le fait justement remarquer le commissaire enquêteur : quand on arrive sur la place du village, on arrive dans leur salon. Un village est comme une famille.

Le mission pour la création est un peu déconfite par cette réaction anti-écotourisme (officiellement écotourisme en-dehors des villages mais c'est bel et bien de l'ethnotourisme qui est envisagé, sinon pourquoi se donner tellement de mal pour venir en territoire amérindien aussi isolé alors que la nature est si belle partout). Selon elle, les habitants de Camopi sont demandeurs en tout cas les entrepreneurs, actuels commerçants, entreprises de transport, ceux qui ont déjà réussi et qui ont déjà des intérêts en jeu, des possibilités d'investissement. En matière de politique de développement du tourisme, cela reste une prérogative des communes du parc (en zone d'adhésion).

Le commissaire enquêteur essaie de creuser un peu : pour la mission de protection d'accord, mais le développement local alors? Qu'attend la population en terme de développement local ? Une fois de plus on leur demande d'imaginer un scénario de développement économique. Evidemment ce n'est pas gagné, puisque les plus grands économistes de ce pays y échouent également.

Cette réunion a fait ressortir la cassure de fait qu'il y a entre les gens de Camopi, depuis très longtemps au contact des étrangers et ceux de Trois-Sauts, plutôt "tranquilles" au coeur de la forêt, qui continuent de vivre de la forêt. Ils ne se sentent pas du tout représentés par la commune de Camopi malgré qu'il y ait une proportion plutôt conforme à la démographie d'élus de Trois-Sauts.

Les gens de Trois-Sauts demandent même au parc de les aider à mettre en place les principaux services publics complètement absents ou très déficients (lutte contre l'orpaillage, eau, électricité, communications, éducation). L'eau distribuée à Trois-Sauts (quand ça marche) est dangereuse à la consommation, actuellement la pompe chargée de remplir le château d'eau communal est placée dans le fleuve juste en face des dégrads où tout le monde fait ses besoins. Le château d'eau est très difficile à nettoyer, alors il contient d'importants dépôts de germes. Le village est un cimetière d'installations payées à prix d'or par l'argent public national et européen qui tombent en ruines parce que personne n'est capable de prendre en charge la maintenance en sachant que la rentabilité des installations est nulle et que la commune est totalement incompétence en matière de gestion, d'anticipation. En ce moment, une centrale hydroélectrique sur le saut est en projet. Qui acceptera d'en assumer la maintenance en sachant qu'on demande à EDF de viser la rentabilité et de se décharger de sa fonction de service public ?

La commune n'a pas su mettre en place une liaison fluviale régulière pour désenclaver le site (courrier, transport de personnes et de marchandises, approvisionnement).

Les enseignants sont obligés de faire du stop avec leur fret de nourriture alors qu'une nouvelle école très coûteuse (notamment à cause des transports) vient d'être construite sur fonds européens. Pour être conforme aux normes européennes, cette école est dotée de huit toilettes dont deux pour handicapés, le tout sur dalle en béton recouverte de carrelage. Evidemment comme la commune est incapable de mettre de l'eau courante, les toilettes vont pourrir sur place, le carrelage ne peut pas être nettoyé. La rampe d'accès pour handicapé donne sur la forêt, tous les chiens galeux, les poules, s'empressent de pénétrer sur la dalle en béton de plein pied, laissant les traces nauséabondes de leur passage...

Voilà encore un résumé de plus de ce qui se fait dans ce département : gaspillage phénoménal de moyens, accumulation de cadavres d'installations inadaptées, fabrication institutionnalisée de problèmes...

Alors pourquoi les élus de Trois-Sauts n'arrivent-ils pas à défendre les intérêts de leurs administrés ?

Un membre de la mission parc s'excuse de le dire mais "il faudrait peut-être que les élus arrêtent de signer des feuilles blanches en conseil municipal"... La politique c'est gérer, anticiper, solutionner et pas seulement acheter les électeurs (emplois sinécures, distribution d'essence communale sans tenir compte des besoins réels et sans mettre les priorités, cadeaux de noël qui arrivent en hélicoptères) pour garder le pouvoir le plus longtemps possible pour détourner le maximum de fonds publics.

Dans ces endroits, où on pourrait avoir le sentiment que tout commence, on se rend compte que tout ne fait que continuer : la démocratie comme ailleurs en France n'est qu'un spectacle de marionnettes caricaturales dont les fils sont tirés par des gens "sérieux" qui font beaucoup d'argent. Le commissaire enquêteur a du mal à cacher ses sourires en coin car quand même ça ressort rarement aussi franchement.

Les Amérindiens de Trois-Sauts continuent de vivre dans et par leur environnement, ils sont prédateurs, chasseurs cueilleurs et cultivateurs itinérants. C'est un peuple "sauvage", naturel. La nature n'est pas pour eux un parc dans lequel on vient se promener et dans lequel on ne doit rien toucher. Les animaux ne sont pas là pour leur offrir un spectacle. Ils sont en interaction permanente, harmonieuse. L'agriculture qu'ils pratiquent de manière ancestrale permet au monde sauvage de reprendre ses droits. Quand ils laissent un endroit après leur passage, il est "intact", il continue de vivre.

Faire du Haut Oyapock (réputé pour ne pas receler d'or dans son sol) un espace de promenade pour surconsommateurs pollueurs soi disant "écologistes" parce que le reste de la Guyane est définitivement condamné par le "développement", bradé aux extracteurs légaux ou illégaux, c'est ça le projet ?

On ne peut plus se promener sur la Mana, sur l'Approuage, sur la Camopi sur le Haut Maroni et ses confluents, sur tous les cours d'eau exploités par l'orpaillage parce que tous ces endroits sont devenus insalubres, alors il ne reste plus que le Haut Oyapock ? Si vous voulez aimer cet endroit, une seule chose à faire : ne pas y aller !

On parle encore de "diversification" alimentaire quand on demande aux Amérindiens de manger du riz, des haricots ou des boîtes de cassoulet à la place du produit de leur chasse et de leur pêche (des centaines d'espèces différentes). Quand va-t-on enfin valoriser leurs savoir-faire basés sur une connaissance adaptée à leurs besoins naturels et à leur environnement ? Ils n'ont pas le droit de vendre les produits de leur chasse, de leur pêche et de leur cueillette en zone coeur. Ca veut dire que ce qu'ils sont capables de produire ne peut pas être reconnu par l'économie moderne. On reconnaît juste ce que la culture des consommateurs bouffis est capable d'apprécier : artisanat folklorisé et services pour touristes.

Bref on attend d'eux qu'ils accompagnent nos promenades et qu'ils se nourrissent des produits de l'agriculture, de l'élevage intensif, destructeurs de leur environnement...

Palakasiwa
Un observateur présent le 19 octobre 2006 à Trois-Sauts
mapuitu-parc@yahoo.fr

Décembre 2006

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