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Non à la régression
Par René Ladouceur

On me pardonnera de parler d’autres événements que de la fin du carnaval. Je n’ai rien contre les bals parés-masqués, j’y ai moi-même succombé comme un homme succombe au charme d’une séductrice, mais ce début du mois de mars a lieu sous le signe des persistants effets d’une tragédie.

 

Ce qui s’est passé le 12 février dernier à Saint-Martin, cette petite île située à 250 kilomètres au nord de la Guadeloupe, est, dans l’ordre du symbolique et de la signification, d’une exceptionnelle gravité. Le gendarme Raphaël Clin, faut-il le rappeler, a été fauché par un engin lancé à grande vitesse, alors qu’il intervenait, avec un collègue, pour faire cesser un « run », une sorte de rodéo de motos improvisé par des jeunes sur la voie publique. Le plus grave, c’est que pendant que les secours, dépêchés sur les lieux du drame, fournissaient les soins d’urgence, des jeunes auraient proféré des insultes, émaillées de propos racistes anti-Blancs à l’encontre de Raphaël Clin. Pis ! L’annonce, à l’hôpital de Pointe-à-Pitre, du décès du gendarme aurait suscité des scènes de réjouissances, ponctuées de cris.

L’émotion est déjà parfaitement explicable si on la considère comme l’une des manifestations de l’univers de violence dans lequel nous sommes un peu partout entrés et qui ajoute, cette fois-ci aux Antilles, à un certain nombre de faits divers où les agressions verbales sont devenues banales. Ce pourrait être une explication amplement suffisante. On se contenterait alors de concentrer l’intérêt de l’opinion sur la complaisance dont bénéficient les auteurs de ces courses sauvages, bien connues en Guyane sous le nom de « tirage ». Mais il se trouve qu’un aspect particulier de cette mort - en l’occurrence, ici, raciste – fait exploser l’indignation, embarrasse un procureur de la République, alarme l’Etat et intrigue la presse. Il n’est pas indifférent, de ce point de vue, que RFO-Guyane, notre média public, n’ait pas été le média plus prompt à diffuser l’information sur la mort accidentelle de Raphaël Clin et encore moins à dénoncer les circonstances dans lesquelles cette dernière est survenue. On peut même voir dans ce pathétique retard à l’allumage le reflet de l’état d’atonie avancée dans lequel s’enfonce, sans crier gare, la Guyane. Un reflet qui, à dire vrai, cache mal cette évidence : le drame de Saint-Martin aurait parfaitement pu se produire chez nous, à Kourou ou à Montjoly. Le silence observé à propos de l’article de loi sur les bienfaits de la colonisation ne doit pas faire illusion.

Sur la colonisation et la décolonisation, malgré la formidable réussite sociale à Paris de Gaston Monnerville, de Félix Eboué et de René Maran, en Guyane la page est loin d’être tournée. Et pour cause. Bien des blessures morales ne sont pas cicatrisées. Rendons-nous à l’évidence : l’universalisme abstrait, qui postule des hommes sans qualités et sans histoire, ferme les yeux sur les identités, et édulcore, par exemple, la question coloniale, a fini par engendrer en réaction le narcissisme communautaire dans une sorte de spirale infernale, une escalade de paranoïas victimaires. S'ajoute au malaise la propension de quelques-uns à une caricature des faits et des drames dépourvue de toute éthique de la responsabilité. Sur ce terrain-là aussi, il faut se rendre à l’évidence : la ligne jaune est désormais aussi souvent franchie en Guyane qu’aux Antilles. A telle enseigne que notre pays se prête de plus en plus mal aux fraternités, même dînatoires. Comme la nature a horreur du vide, la glue revient à grands pas, avec les conséquences que l’on connaît aujourd’hui : une société guyanaise alvéolaire, encoquillée, à confort matériel maximal et coexistence physique minimale. Faute d’histoire commune et surtout de projets communs, chacun se replie sur sa mémoire, sa micro-identité ethnique, religieuse, régionale. « Comment la société pourrait-elle manquer de périr, si, tandis que le lien politique se relâche, le lien moral ne se resserrait pas », s’interrogeait Tocqueville ? On peut être sidéré par la rapidité avec laquelle ont disparu dans nos quartiers ces groupes d’affinités, ces lieux de transversalité où naguère, à Cayenne, on pouvait se rassembler entre gens de toute origine autour d’une idée ou d’un projet, de quelque chose de choisi et non de subi. Quand on ne partage plus l’espoir, on n’a que le ressentiment en commun. Cette identité par la peau et non par l’esprit, par filiation et non par adhésion, c’est comme la fin des Lumières. Une revanche de l’époque coloniale !

Nous sommes là en face de la principale difficulté à laquelle est confrontée la société guyanaise actuelle : comment, à partir d’une multitude, créer une personnalité collective, qui transcendera les intérêts et les égoïsmes communautaires pour mieux leur survivre. C’est l’ambition, me semble-t-il, de tout projet de société. Voilà qui devrait requinquer tous ceux qui ont la faiblesse de croire encore en la politique.



René Ladouceur
rene.ladouceur@wanadoo.fr

Mars 2006

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