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Entre histoire et mémoire
par René Ladouceur

Qu’arrive-t-il soudain ? La fatalité cesserait-elle de nous habiter ? Il se passe quelque chose d’étrange, en Guyane, en ce mois de janvier. Comme si le début du carnaval, la proximité de l’élection présidentielle et les pesantes incertitudes sur notre avenir donnaient envie de rompre avec les litanies habituelles.

L’autre soir sur Radio Jam*, la radio la plus observatrice de nos mœurs politiques, un auditeur s’est pris à observer une prise de conscience et un désir de réveil. Il n’est pas jusqu’à un ami, grand lecteur de Rot Kozé et si éloquent dans les réserves qu’il formule régulièrement à l’égard de Christiane Taubira, qui n’aperçoive aujourd’hui une caution intellectuelle sinon doctrinale aux ambiguïtés calculées de la députée de la première circonscription.

Ce n’est pas que ces nouveaux optimistes voient remonter notre revenu par habitant et diminuer l’insécurité. Ce n’est pas non plus que l’inquiétude des classes moyennes et l’angoisse des nouveaux pauvres aient diminué. Ce n’est pas, enfin, qu’ils sous-estiment l’expansion de l’orpaillage clandestin, ni les ravages - il n’y a plus d’autre mot – que les garimpeiros causent à notre forêt. Mais enfin, il leur semble, à eux et à bien d’autres que, dans les débats provoqués par la persistance de l’insécurité et la désagrégation de la Guyane, la prise de conscience a fait de considérables progrès. Et il ne leur paraît pas impossible que, contrairement aux habitudes, nous en tirions quelques conclusions. Les vœux du sénateur Georges Othily, pour tardifs et tactiques qu’ils puissent être, sont évidemment une preuve de cette prise de conscience.

Pour ma part, en dévorant Histoire de l’assimilation** et en m’abreuvant de L’histoire de la Guyane depuis les civilisations amérindiennes***, je participe, bien involontairement, à ce nouveau frisson d’espérance. Le premier ouvrage, qui vient de paraître, recense des textes tirés d’un récent colloque à Cayenne tandis que le second, paru l’an dernier, est le dernier né de Serge Mam-Lam-Fouck, professeur d’histoire contemporaine à l’Université des Antilles et de la Guyane. Quand ce chercheur guyanais, installé à la Martinique, fait escale dans sa tribu, à Cayenne, il semble à l’étroit dans les ruelles. Une prestance de capitaine, un regard de feu fasciné par la mémoire, des lunettes finement cerclées. Dans L’histoire de la Guyane depuis les civilisations amérindiennes*** figure notamment l’intervention de Jean-Lucien Sanchez, un doctorant en histoire. Pour écrire ce texte, intitulé La question du peuplement, l’homme s’est sensiblement adossé à Histoire de la Guyane contemporaine, qui est, selon moi, le meilleur livre de Serge Mam-Lam-Fouck. Je me suis longtemps inspiré, sans toujours le dire, de cet ouvrage majeur et je ne suis pas sûr que Jean-Lucien Sanchez, de temps à autre, n’en ait pas fait autant. Il m’a en tout cas donné, en invoquant Serge Mam-Lam-Fouck, une raison supplémentaire de relire Histoire de l’assimilation**.

Pour nombre de Guyanais de ma génération, le lancinant débat sur l’assimilation n’était plus qu’une vieille rengaine, un arbre qui cache la forêt, une sorte de radotage rattaché au siècle précédent. C’est presque à frais nouveaux que Serge Mam-Lam-Fouck revient sur le sujet. Bien lui en a pris. Après tout, ce n’est pas une soudaine passion pour l’esclavage ou le Code noir qui a poussé le public guyanais, dans les années 90, vers les historiens qui explorent les structures profondes de la société, mais l’expérience d’une génération qui, pour avoir voulu bousculer le monde social, découvrait qu’il fallait d’abord le comprendre. S’agissant de l’assimilation, elle a tenu, sous ses dehors badins, une place majeure dans la philosophie de la colonisation. Ce que la femme est pour l’homme selon Aragon, ce que le marxisme est pour notre société selon Sartre, l’assimilation l’était pour les Guyanais : un horizon indépassable. Et pour cause. Mâtinée d’idées généreuses, l’assimilation, nous explique Serge Mam-Lam-Fouck, est rapidement « transformée en instrument de libération de la domination coloniale ». Un énorme malentendu, en vérité. Si pour les créoles il s’agit là de gommer toute trace de domination coloniale, pour Paris l’assimilation tient d’abord lieu de garantie de la souveraineté française. Pas de quoi empêcher le malentendu de traverser le siècle, au point de faire de l’assimilation un facteur d’émancipation. On se souviendra longtemps de cette réplique de Gaston Monnerville lors du trop célèbre procès, à Nantes en 1932, des émeutiers de Cayenne : « Les fonctionnaires coloniaux qui se sont livrés à des actes de forfaiture ne sont pas dignes de la France ». Le paradoxe n’est pas mince. Le visage de la France coloniale, sous l’effet de l’assimilation, ne sera qu’un visage emprunté. Un visage détestable, certes, mais qui ressemble si peu à celui de la France éternelle, la France authentique. René Maran, le rebelle René Maran, ne s’est jamais lassé de répéter la dette que, dans le sang et les larmes, il avait tout de même contractée à l’égard d’un certain univers culturel français dont, précisait-il, le colonialisme n’était pas le visage mais la plus abjecte caricature. On en oublierait presque que déjà sous le siècle des Lumières, pendant que les philosophes forgeaient dans les salons parisiens une idéologie du progrès, s’accélérait Outre-Mer le drame des colonies et des traites négrières, atteignant leur apogée à la veille de la Révolution.

On mesure ici à quel point est crucial le travail d’extraction de Serge Mam-Lam-Fouck. Le devoir de mémoire n’est pas un vain mot. La dette à l’égard du passé oblige.
Curieusement, sans doute pour des raisons de préservation de son identité, le corps politique a toujours besoin de se faire croire qu’il est indemne, qu’il n’a pas été déchiré en profondeur. Et l’oubli sert ainsi à préserver l’image d’un corps politique indivisible. On en conçoit bien sûr le danger : le travail de mémoire ne se fait pas et, pour user d’une métaphore psychanalytique, le retour du refoulé se prépare. Dans l’Hexagone, à dire vrai, on est coutumier du fait. En raison de l’établissement d’un mythe dominant, le résistancialisme, dans l’orbite des partis gaulliste et communiste, le travail de sépulture de la période de la collaboration n’a commencé que tardivement.

Serge Mam-Lam-Fouck, en conclusion, a beau jeu de poser dans toute son ampleur la question des rapports entre l’histoire et la mémoire. Entre Chateaubriand, qui célèbre l’historien « chargé de la vengeance des peuples », et Renan, qui affirme que « l’oubli, je dirai même l’erreur historique, est un facteur essentiel de la création d’une nation », qui a raison ? Les deux a priori, à condition de ne pas perdre de vue que l’histoire est plus équitable que la mémoire, dans la mesure où elle suppose mise à distance et élargissement de l’horizon : elle implique une comparaison, tandis que la mémoire se veut incomparable. La nouveauté, c’est que dans la Guyane d’aujourd’hui, on ne peut plus se réfugier dans l’histoire. Le constat des conséquences politiques est en passe de devenir au moins aussi important que l’examen des causes historiques, comme un frisson d’espérance.

René Ladouceur
rene.ladouceur@wanadoo.fr

13 janvier 2007


* Radio Jam - 96,2 FM, sur Cayenne
**Ibis Rouge Editions - 250 pages
*** Ibis Rouge Editions - 633 pages

Du même auteur, sur blada.com :
Octobre 2006 : Notre grand voisin
Juillet 2006 : Le Foot-patriotisme
Juillet 2006 : Sous l'agression, la dignité
Mai 2006 : Adieu l'ami (un hommage à Jerry René-Corail)
Mars 2006 : Lettre ouverte à René Maran
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