aller au menu  |  aller au contenu

connexion  |  inscription

Un si doux ennui
par René Ladouceur

Nous voilà le 8 juillet 1982, à Séville, en Espagne. La France, après avoir longtemps mené, est battue par l’Allemagne en demi-finale de la Coupe du monde de football. Dans le pays, la défaite, sur laquelle coulent les larmes de Tigana, prend aussitôt l'ampleur d’un drame national. Ce n’est pas un match de foot, c’est une tragédie antique. Et pour cause.

Sur le terrain, quelques heures plus tôt, le gardien Schumacher a violemment percuté Battiston, qui est aussitôt tombé dans le coma. Pour raconter ce match homérique* et mieux portraiturer l'équipe qui annonce la France black-blanc-beur de 1998, Pierre-Louis Brasse, le biographe de Zidane, ne lésine pas sur les moyens. Il se fait tour à tour dramaturge, romancier, poète épique, historien des mentalités, chorégraphe du ballon rond.

Le spectacle du football a ceci de commun avec la littérature, c'est qu'on peut s'y enthousiasmer comme on peut s'y ennuyer à mourir. Une amie, inconditionnelle de Chester Himes, à qui j'ai osé confier, un peu gêné, que nombre des nouveaux romans créoles me plongent dans une torpeur incoercible a eu cette réponse que je ne suis pas prêt d’oublier : "Je te comprends, mais moi j'aime m'ennuyer en lisant." J'ai compris que l'amour lié à l'intime connaissance que l'on porte à un art peut transcender les péripéties d'une de ses représentations singulières.

Je me suis surpris à penser à cette conversation puis au match de Séville en regardant, l'autre soir en différé sur une chaîne de Canal Sat, la finale de la Copa América. Je sais que je suis capable de suivre un match de division très inférieure, disons Mana-Iracoubo pour vous donner une idée de jusqu'où ça peut aller, sans ressentir de lassitude particulière, éprouvant même un certain plaisir à me laisser bercer par un désintérêt quasiment stoïcien.

Ce devait être vers le milieu de la seconde mi-temps, quand il ne se passait plus grand-chose d'intéressant sur le terrain. Certains auraient zappé, d'autres auraient espéré dans l'impatience qu'il se passe enfin quelque chose d'excitant. Je suis resté sans rien attendre de plus que ce que les vingt-deux acteurs offraient à voir. Le rôle absolu du spectateur.

Non pas que ce fût un mauvais match. Le Brésil et l'Argentine possèdent tant de joueurs excellentissimes que le spectacle ne peut être, avec des acteurs de cette qualité, tout à fait médiocre. Mais il a manqué ce quelque chose qui transporte la représentation dans la dimension du génie. Tous les amateurs se souviennent, ad vitam aeternam, de la partie qui a opposé ces deux équipes, il y a trois ans au Pérou, dans cette même finale de la plus prestigieuse des compétitions de notre continent. Les Argentins menaient 2-1 à la fin du temps réglementaire et le sort semblait avoir choisi son camp, quand les Brésiliens ont été soudain frappés par une grâce surnaturelle. Les Anciens n'expliquent ce genre de phénomène que par l'intervention directe des habitants de l'Olympe, de celles qui font tourner le sort des batailles les plus désespérées. A dire vrai, les prestations de la sélection brésilienne, d'une façon générale, possèdent cette qualité d'interdire toute proclamation d'opinion tranchée et définitive. La question de savoir si on préfère cette prestation-là plutôt qu'une autre est sans objet, et si elle vient à être posée, la réponse, quelle qu'elle puisse être, se révèle sans intérêt ni signification. Aussi bien est-il possible de ressentir à l'issue d'un Brésil-France une déception qui donnerait à penser que le match s'est situé en retrait d'un Brésil-Italie, pour se surprendre quelques jours plus tard comme hanté par certaines de ses images, alors que l'on a oublié déjà celles du match que sur le moment on a cru préférer.

Il reste que ce 25 juillet 2004, au Pérou, en deux coups de cuiller à pot, le Brésil avait égalisé, avant de vaincre l'Argentine aux tirs aux buts, après prolongation.
Il eût été excessif d'espérer une nouvelle manifestation divine d'une telle importance à l'occasion du remake de 2007. Zeus et sa bande n'en font qu'à leur tête quand il s'agit de s'amuser à changer le destin des hommes. Il n'empêche qu'on y a cru un court moment, en seconde période, quand les Argentins, menés 3-0, ont commencé à s'enhardir vraiment. Il restait vingt-et-une minutes à jouer. On a cru que le sort allait tourner, mais ce n'était qu'un faux espoir. Un caprice des dieux au terme d'un doux ennui.


René Ladouceur
rene.ladouceur@wanadoo.fr

Juillet 2007


* Pierre-Louis Brasse/Séville 82 (Paru en 2005)/Privé/154 pages

Du même auteur, sur blada.com :
Janvier 2007 : Entre histoire et mémoire
Octobre 2006 : Notre grand voisin

Juillet 2006 : Le Foot-patriotisme
Juillet 2006 : Sous l'agression, la dignité
Mai 2006 : Adieu l'ami (un hommage à Jerry René-Corail)
Mars 2006 : Lettre ouverte à René Maran
Mars 2006 : Non à la régression
Janvier 2006 : Vive le débat

Autres chroniques de l'année 2007