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La Victoire de Barack OBAMA
et la problématique identitaire

par Lawoetey-Pierre AJAVON

Lawoetey-Pierre AJAVON est enseignant-chercheur en Histoire et en Anthropologie, Docteur Troisième Cycle en Ethnologie, et Docteur d'Etat en Anthropologie des Sociétés Orales. Spécialiste des transformations et traditions culturelles africaines ainsi que de l'histoire de l'esclavage en Afrique, il a publié : « Esclavage et Traite des Noirs : quelle responsabilité africaine » (Editions Menaibuc, Paris, 2006). Il s'apprête à publier prochainement un ouvrage sur « Le rôle des religions africaines dans la libération des Esclaves ».
Lawoetey-Pierre AJAVON  est actuellement professeur d'histoire au Lycée de Mahina et chargé de cours à l'Université de la Polynésie Française.


Considérée par beaucoup d’observateurs comme l’un des événements les plus importants de ce début de ce siècle, depuis la fin de la seconde guerre mondiale, l’élection de l’Africain-Américain Barack OBAMA n’a pas fini de susciter commentaires, interrogations, élucubrations, supputations etc. C’est dire que l’euphorie qui a suivi les élections américaines du 4 novembre 2008 se donne effectivement à voir comme un événement « historique ».


Il n’est qu’à relire les Unes de la presse internationale pour s’en convaincre. Retour sur quelques gros titres : « OBAMA, 44ème président des Etats-Unis : quel espoir pour le monde ? Martin Luther King l’a rêvé, Barak OBAMA l’a réalisé ; Barack OBAMA, le rédempteur de la conscience noire ; Un Noir à la maison Blanche etc.… ».

Mais au-delà des titres tout aussi grandiloquents, lyriques, dithyrambiques, voire interrogateurs, il reste que ces élections présidentielles du 4 novembre ne ressembleront jamais aux précédentes. Et pour cause ! Et si l’on focalise autant sur le caractère historique de cet événement devenu insolite, on peut alors se demander si cela tient d’abord aux qualités intellectuelles d’OBAMA, à son charisme personnel, à son habileté politique, son programme, etc. Sûrement. Mais on ne peut occulter, si l’on veut faire bonne mesure, l’autre aspect de la question : qu’est-ce qui a pu pousser, pour la première fois de leur histoire, les Américains à envoyer un Noir dans le mythique bureau ovale où siégèrent naguère A. Lincoln, W. Wilson, F. D. Roosevelt, J.F. Kennedy, pour ne citer que ces figures emblématiques ? Qui l’eût cru ? (Aux Etats-Unis, il suffit d’avoir une goutte de sang noir pour être classé comme Noir. En France, OBAMA serait certainement classé comme un Métis.) Mais peu importe. Et voici que la question soulève quelques controverses à commencer par les Etats-Unis. Paradoxalement, si les uns trouvent OBAMA « pas assez noir » (n'a-t-il pas été élevé par une grand-mère blanche dans la plus pure tradition éducative et bourgeoise de l’Amérique blanche ?), les autres le revendiquent dans le « camp des Noirs ». Alors, malgré l’absurdité de la question osons toutefois la poser : OBAMA, un Noir, un Blanc ou un Métis ? Comme nous le verrons par la suite, la réponse de l’intéressé lui-même viendra éclairer cette problématique.


BARACK OBAMA, Rédempteur de la conscience universelle Nègre

Les images des foules euphoriques, célébrant la victoire de Barack OBAMA le 4 novembre 2008 ont fait le tour du monde. Braquant leurs projecteurs sur les manifestants en liesse dans presque toutes les grandes capitales, les télévisions avaient surtout fait leurs gros plans sur les populations africaines et leurs diasporas, afin de mieux comprendre les raisons profondes de l’ « obamania » qui, au-delà du ressenti des Africains-Américains eux-mêmes, a tôt fait de déborder leurs frontières. En effet, où qu’ils se trouvent, de Pointe-à-Pitre à Port-au-Prince, Fort-de-France, Kingston, la Havane, Salvador do Bahia de todos os Santos, Cayenne, Lima, Caracas, en passant par Nairobi, Johannesburg, Dakar, Lomé, Cotonou…, « l’obamaphilie » en mouvement a pris des allures contagieuses. Pour certains, la victoire d’OBAMA, en ces temps d’afro-pessimisme, contribuerait à donner davantage de visibilité, de considération et enfin, de confiance à tous les « damnés de la terre ». Pour d’autres, un Noir à la Maison Blanche est un symbole fort. On se souviendra que trois mois auparavant, quelques sites afro-citoyens avaient organisé, bien avant l’heure, leurs propres élections sur la toile. Pas de surprise ni de mystère : 98% des électeurs avaient largement plébiscité Barack OBAMA, président des Etats-Unis, face à John Mc. Cain.

A l’évidence, la brèche ouverte par Barack OBAMA risque de faire école. Aussi, dans des pays d’émigration traditionnelle comme la France, l’opportunité était belle pour certains dirigeants d’associations d’Afro-descendants et quelques élus, originaires notamment d’Afrique et d’Outre-Mer, de se rappeler aux bons souvenirs du Président Nicolas Sarkozy, fervent défenseur de la discrimination positive. Après les Etats-Unis, les Noirs de France réclament leur part de gâteau citoyen.

Comme nous l’avons vu, plus qu’un symbole, la victoire de Barack OBAMA est vécue avant tout par les Africains et leurs diasporas disséminées aux quatre coins du monde, comme une victoire de la Négritude. Pour la plupart des Afro-descendants, cette victoire serait la revanche de l’histoire contre une Amérique qui institutionnalisa pendant de longues périodes le racisme et la discrimination. Qu’elle fut longue et périlleuse, jusqu’à Barack OBAMA, la route qui mena aux droits civiques pour les Noirs Américains. Sans doute, OBAMA lui-même dans son brillant discours du 4 novembre 2008 pensait-il secrètement à ces pionniers légendaires qui lui ont déblayé le chemin : Martin Luther King, Rosa Parks, Marcus Garvey, Edward Blyden et tant d’autres anonymes. On peut donc comprendre la fierté de tous les Noirs, exaltant la victoire de l’un des leurs, à la tête de l’Etat le plus puissant au monde. Il suffit de relire ou d’écouter quelques élus et responsables d’associations Noires d’Amérique Latine et du Sud pour s’en convaincre.


En Amérique Latine et dans la Caraïbe

Si l’élection de Barack OBAMA a connu quelque retentissement dans le Tiers-monde, ce sera sans conteste au sein des diverses communautés Afro-descendantes, en Amérique Latine et dans la Caraïbe.

Leaders d’associations et élus locaux se réclamant donc de la culture nègre sont unanimes pour reconnaître ceci : la victoire de l’Africain-Américain va remobiliser tous les Noirs autour de la même cause. A commencer par les minorités Afro-descendantes du sud du continent américain historiquement victimes de racisme et de discrimination dans leurs pays respectifs. Ces dernières reconnaissent en outre que l’effet OBAMA, plus qu’un symbole, aura valeur d’exemplarité en servant de modèle à bien d’autres.

Partout dans le sous-continent américain prédomine le même sentiment. Au Panama, Pérou, Vénézuéla, Nicaragua, Brésil, en Colombie comme en Equateur : en ouvrant grandement une brèche, un président Noir vient de créer un précédent qui fera tâche d’huile.

« Aujourd’hui, pour la première fois dans l’histoire, nous avons un président qui incarne l’ensemble des rêves de tous les Noirs à travers le monde… Nous sommes unis dans notre Négritude », affirme Jose Luis Balanta, représentant d’un Mouvement Afro-Colombien de Quibdo.

Tout aussi euphorique, le docteur Jorge Ramirez Reyna, Président de l’Association Noire Péruvienne de Défense et de Promotion des Droits Humains (ASOWEDH) laissait libre cours à son lyrisme, au lendemain de la victoire de « son » candidat: « Quelqu’un » dit-il « dont chaque Afro-descendant a pris la fierté. Il a démontré que même si nous avons subi l’esclavage, l’oppression, le racisme, nous continuons de marquer l’histoire… Le 4 novembre est un jour historique. Ce jour est le commencement d’une ère nouvelle pour chaque Afro-descendant ; aujourd’hui, le monde entier nous regarde et aujourd’hui, nous sommes tellement plus fiers de notre histoire, de notre race et de notre foi, du fait qu’un Noir peut être le Président du plus grand et du plus puissant pays au monde. Aujourd’hui nos ancêtres sont en fête car un fils de l’Afrique a renforcé l’espoir de tous nos gens à travers le monde. Aujourd’hui, chaque afro-descendant croit et sait que nous pouvons changer l’histoire et aujourd’hui, le Sénateur africain-américain Barack OBAMA a changé le monde. »

En Equateur, Pepe Chaba, membre de la Confédération Nouvelle Afro-Equatorienne estime quant à lui que la présidence d’OBAMA changera la perception négative du monde à l’égard des Afro-descendants.

Le Député afro-descendant Uruguayen, Edgardo Ortano, membre du parti au pouvoir, Frente Ampilo, a lui bon espoir que les Etats-Unis avancent vers le « dépassement de siècles de préjugés et d’affrontement provoqués par le racisme. »

Le président fondateur de l’Organisation Afro-américa 21 qui regroupe plusieurs Collectifs Noirs d’Amérique Latine, Douglas Quitero, la sénatrice exécutive de la Coordination des Organisations Noires Panaméennes, Eunice Aruz, ainsi que le premier candidat noir au gouvernement portoricain, Rogelio Figueroa, expriment les mêmes sentiments : avec les élections américaines, les barrières et les stéréotypes se brisent peu à peu, et les populations noires d’Amérique latine doivent y entrevoir un modèle d’inspiration permettant d’aspirer à de meilleures conditions de vie.

Tenant un discours plus réaliste et plus pragmatique, César Souza, professeur de danses africaines à Bahia observe que : « OBAMA n’est pas président parce qu’il est Noir. Il l’est à cause de sa force et de ses propositions… Il s’agit pour chaque enfant noir vivant dans les endroits pauvres à travers le monde, de prendre conscience qu’il ou qu’elle peut grandir, aller à l’école, à l’université et avoir des objectifs. Ces enfants vont regarder la télévision et voir OBAMA et désormais manifester de la curiosité. Donc, OBAMA sera une référence positive pour les gens au Brésil et plus particulièrement pour les enfants noirs ».

Madame Zulia Garcia, première représentante des Afro-colombiens au Congrès renchérit à son tour en ces termes: « La victoire d’OBAMA est un signe très important qui relèvera notre moral, elle prouve le bien-fondé de toutes les luttes que nous avons menées pour notre dignité et pour nos droits civiques à travers le monde ; cette victoire nous dit : oui nous le pouvons oui nous pouvons remporter ces luttes. »

Plus optimiste et confiant dans l’avenir, le jeune organisateur communautaire de Salvador de Bahia, Marcos Rezende, espère pour sa part que la victoire d’OBAMA aura un effet contagieux dans son Etat. « Cette victoire » estime t-il « a une immense importance pour nous, car tous les candidats Noirs ici perdent toujours les élections. OBAMA nous a montré à nous les Noirs que nous pouvons apporter ce type d’influence en détenant le pouvoir politique dans le futur et que oui, nous pouvons également gouverner n’importe où dans le monde ».

Mais, la seule fausse note dans ce concert euphorique d’Amérique Latine viendra du Réseau des Organisations Afro-vénézuéliennes, par la voix de son représentant, Jesus Chucho Garcia. Plus radical il affirmait : « OBAMA ne représente pas la position de la diaspora africaine aux Etats-Unis. Sa formation a plutôt des similitudes avec l’élite blanche… Je ne crois pas, dit-il, en une solidarité immédiate avec quiconque à cause de la pigmentation de la peau, particulièrement quand cette personne est le premier président Afro-descendant des Etats-Unis du Nord, pas des Etats-Unis d’Amérique


En Guyane Française également, où la candidature d’OBAMA a suscité un immense espoir porté par quelques associations militantes et des comités de soutiens informels, la population a spontanément manifesté sa joie dans tout le département à l’annonce des résultats des élections américaines.

La fièvre « obamaniaque » s’emparera également de la Caraïbe où de nombreux comités de soutien, à l’instar de la Guyane française, avaient pris fait et cause pour le candidat démocrate, pour enfin appeler la population à se déployer dans les principales artères afin de célébrer dans la liesse, la victoire le 4 novembre. Son écho a retenti dans le Pacifique Sud où j’ai moi-même participé à la manifestation de joie organisée au pied levé à Tahiti par la petite communauté des Africains et Antillo-Guyanais résidant en Polynésie française. D’ailleurs, les Polynésiens qui se sont associés à cette victoire se plaisaient à rappeler qu’OBAMA étant né à Hawaï, il est quelque part un des leurs, à cause de la parenté ethno-culturelle entre les peuples de ces deux îles.


En Afrique également

L’Afrique a également pris sa part dans la victoire de Barack OBAMA. Le Kenya, pays d’origine de son père et plus particulièrement le petit village, où réside encore sa grand-mère et une partie de sa famille paternelle, a été pris d’assaut par les journalistes du monde entier. Au point de devenir presqu’un QG de campagne du fils du terroir dont les habitants exhibaient fièrement des posters ainsi que des tissus africains imprimés et des t-shirts à son effigie.

Le même ferveur victorieuse était visible un peu partout dans les grandes capitales du continent noir : à Johannesburg, Harare, Abidjan, Accra, Lomé Cotonou, Lagos, Dakar… Prenant exemple sur les sociétés civiles, des mouvements consuméristes d’obédience afro-américaine proliférant un peu partout en Afrique avaient organisé des veillées de prière et des neuvaines afin de favoriser la victoire d’Obama « l’Africain ». Les religions traditionnelles africaines ne furent pas en reste.

Quant aux politiques, nombre d’entre eux ont dû officiellement décréter, au lendemain du 4 novembre, un à deux jours fériés, afin de permettre à leurs peuples de savourer pleinement la victoire de l’Africain-Américain OBAMA.

Une fédération d’associations du Nigéria proposera même de financer la campagne du candidat démocrate. Offre que ce dernier a poliment déclinée.
Par ailleurs, l’imagination africaine débridée fera à cette occasion montre de son originalité. Sur certains marchés africains on pouvait même acheter des « poulets Obama » (poulets de la réussite, comme sur le marché de « Dantokpa » à Cotonou). Les bars et les restaurants vont également rivaliser d’imagination en proposant à leur menu des « entrées et cocktails obama », sans oublier les incontournables t-shirts à l’effigie du Sénateur de l’Illinois sur lesquels étaient inscrits : « OBAMA l’Africain, boots le Busher de Bagdad » (jeu de mot sur le nom du Président G. Bush qualifié de « boucher » dans la guerre en Irak).

Fait à la fois pathétique et grotesque, comme si les Ivoiriens étaient directement concernés par l’élection américaine, on a même vu un amuseur public d’Abidjan surnommé le « fou d’Obama » battre campagne dans les rues de la capitale de la Côte d’Ivoire en faveur de la candidature de ce dernier.

Plus sérieusement, s’il est vrai que la candidature de l’Africain-Américain a soulevé un incommensurable enthousiasme en Afrique, c’est parce qu’on n’oublie pas que ce dernier conserve toujours des liens très forts avec le continent d’origine de sa famille paternelle.
Aussi, les Africains sont très sensibles à l’attachement qu’il manifeste à l’égard des siens en terre africaine, en rappelant qu’il s’est débarrassé de son surnom américain « Barry », pour adopter définitivement un nom africain, « Barak » qui signifie en langue luo du Kenya : « celui qui est béni ».

On apprécie également le fait que le « frère Obama » n’a pas à l’égard de l’Afrique un discours moralisateur, ni la posture condescendante de certains Africains-Américains. Sylvie Laurent, spécialiste des civilisations afro-américaines déclarait tout récemment : « OBAMA a profité de l’image positive dont les immigrés Africains jouissent aux Etats-Unis, parce qu’ils s’intègrent mieux que les Africains-Américains ; de cette sympathie qu’ils inspirent au sein de la population blanche. »

Cependant, la majorité des Africains demeure réaliste et consciente que si leurs peuples sont fiers de la victoire d’OBAMA, leur continent n’en tirera pas davantage de bénéfices matériels avec un président américain, fût-il de la même couleur de peau qu’eux. OBAMA n’est-il pas avant tout un président au service des Américains qui l’ont élu pour changer leurs conditions de vie et l’image négative dont souffre leur pays dans le monde ? C’est Djegon Bailly, président de l’organe national de régulation de l’audiovisuel de la Côte d’Ivoire, qui résumera bien le sentiment de la plupart des Africains : « OBAMA n’est pas Africain . Cependant, il renouvelle l’espoir et l’espérance de la race noire vilipendeé, humiliée, honnie et vomie à travers les âges. Il rappelle à notre mémoire collective flétrie et flagellée que, si tout n’est pas permis, « tout est possible » à qui garde la foi ».


OBAMA face à la controverse raciale
dans la communauté africaine-américaine

L’image du pasteur Jesse Jackson versant des larmes de joie le 4 novembre, jour de la victoire d’OBAMA, a ému tout le monde. Mais qui se rappelle encore que ce compagnon de route du Pasteur Luther King fut la première personnalité au sein de la communauté noire à accuser le candidat démocrate de se comporter à l’égard des Noirs « comme un Blanc » ? Par la suite, d’autres leaders Africains-Américains lui emboîteront le pas.

Ce fut le cas du Révérend Al Sharpton, de Bob Johnson, journaliste et fondateur de la chaîne de télévision BET (Black Entertainment Television), du journaliste-animateur Travis Smiley, puis de Vernéllia Randall, professeur de droit et militante en faveur des réparations. Tous reprochaient au candidat OBAMA de ne pas prendre suffisamment en compte la problématique noire dans sa campagne. Le grief de Travis Smiley ? OBAMA chercherait « à promouvoir une Amérique post-raciale qui n’existe pas ». Comme on peut donc le constater, contre son gré, OBAMA est rattrapé par la thématique raciale. En Floride un jeune noir osera même lui lancer à la figure : « OBAMA, que fais-tu pour les Noirs en Amérique » ?

D’autres sujets à controverse vont également opposer le candidat Barack OBAMA à la communauté noire. Comme par exemple, la problématique des réparations pour les descendants d’esclaves Américains. On sait qu’OBAMA s’y est toujours opposé au motif que celles-ci pourraient servir d’excuse à certains pour dire : « Nous avons payé notre dette », et d’éluder ainsi les questions essentielles touchant aux difficultés de la communauté noire. Par ailleurs, pour le candidat démocrate, « les meilleures réparations, ce sont de bonnes écoles… et des emplois pour les gens au chômage, et de la couverture sanitaire » ; cette position lui a valu bien des critiques virulentes de la part des dirigeants d’associations, favorables aux principes des réparations. On se rappellera à ce propos les réserves du sénateur de l’Illinois concernant les propositions de lois initiées par une vingtaine de membres du Congrès Américain préconisant une commission chargée d’étudier la question de l’indemnisation et des réparations. La coalition des associations pour les réparations en Amérique, qui revendique plusieurs syndicats, fédérations, comtés et municipalités noirs, désapprouve bien entendu, Barack OBAMA, à l’instar de Kibibi Tyéhima, dirigeante de la Coalition Nationale des Noirs pour la Réparation (CNNR) pour qui la tactique du candidat OBAMA est « plus soucieuse de sa survie politique que de la défense des droits des Afro-Américains ». Mais, elle ne sera pas la seule : Dans une charge frontale, V. Randall, Africaine-Américaine et professeur de Droit, fustigeait le candidat démocrate en ces termes : « si OBAMA pense que la solution passe par les aides aux Noirs, il se trompe car les Noirs resteront plus pauvres que les Blancs ». Pour elle également, le point de vue d’OBAMA relèvait davantage de la tactique électoraliste, afin de recueillir le vote des Blancs. « OBAMA n’aurait pas obtenu ces résultats s’il n’était pas Noir » déclarait à son tour Bob Johnson, abondant dans le même sens que Géraldine Ferraro, autre fidèle de madame Clinton. Et le journaliste d’enfoncer le clou : « Ce que je pense c’est que Géraldine voulait dire que si vous prenez un nouveau sénateur élu dans l’Illinois qui s’appelle Jerry Smith et qui dit je serai candidat aux présidentielles, commencerait-il avec 90% du vote noir ? La réponse est : probablement pas. Géraldine Ferraro avait raison. Le problème c’est qu’elle blanche… ».

Travis Smiley n’ira pas non plus par quatre chemins pour exprimer ses récriminations contre OBAMA. Il lui reprochera entre autres, d’avoir boudé « son » traditionnel Congrès de « State of Blacks Union », mais surtout ses choix stratégiques, avant d’ajouter que Barak OBAMA ne devait pas bénéficier de passe-droits en ce qui concerne les problèmes importants pour la communauté noire, juste parce qu’il est Noir.

Sous les feux de toutes ces critiques, Barack OBAMA comptera fort heureusement au sein de la même communauté ses plus solides soutiens et ardents défenseurs, et non des moindres. A commencer par la très populaire et richissime Oprah Winfrey, une inconditionnelle du candidat, John Lewis, vétéran de la lutte pour les Droits Civiques, élu du District de Géorgie et soutien éphémère d’Hillary Clinton, la romancière Afro-Américaine Tony Morrison, prix Nobel de littérature 1993, le bouillant leader Noir de la Nation of Islam, Louis Farakan qui, après avoir tiré à boulets rouges sur le candidat démocrate au début de la campagne présidentielle, s’était enfin résolu à lui apporter son soutien en affirmant toutefois : « Si m’éviter peut aider OBAMA à devenir président, je serais heureux de rester en arrière-plan à cause de ma réputation. »

Le candidat démocrate pouvait également compter sur de puissants lobbies financiers dirigés par d’influents membres de la communauté noire de Chicago : tels Linda Johnson (magazine Ebony), John Rogers (Ariel Capital Fund, un des plus importants fonds de pension), qui a levé près de 500 000 dollars pour OBAMA, Donald Thompson (de Mc Donald USA), Louis A.Holland (fondateur de Holland Capital), qui soutint la campagne du candidat avec un don de 35 000 dollars, et le basketteur Michael Jordan (100 000 dollars) etc.


OBAMA, Fédérateur des communautés raciales

S’il y a un enseignement à retenir de la victoire d’Obama, c’est la manière dont ce dernier a su transcender la problématique raciale, malgré toutes les critiques qu’il a essuyées de la part de presque toutes les communautés raciales. « Pas assez Noir » pour certains Noirs, et « pas assez Américain », pour certains Blancs. En fait OBAMA ne s’est jamais présenté comme le candidat de quelque communauté que ce soit. En l’occurrence, de la communauté noire dont il a tenté de se démarquer tactiquement tout au long de sa campagne, sans toutefois renier ses origines. En fin tacticien et habile politicien, il a su intelligemment déjouer les pièges communautaristes dans lesquels les uns et les autres avaient tenté de l’enfermer, à commencer par son ami de vingt ans, le pasteur Jeremiah Wright, dont il trouve les propos « trop chargés racialement ». De fait, il s’est posé comme le président de la réconciliation des races.

Dans son discours intitulé « A more perfection union » (Une plus parfaite union), tenu à Philadelphie, véritable texte fondateur sur la question raciale, on retrouvera d’ailleurs certains accents de ses propos de juillet 2004 devant la convention démocrate, où il déclarait en substance : « il n’y a pas une Amérique noire et une Amérique blanche et une Amérique latino ou asiatique, il y a les Etats-Unis d’Amérique et nous ne faisons qu’un ».

OBAMA, comme à son habitude, assume pleinement son identité plurielle et clame à qui veut l’entendre qu’il est le produit de deux cultures, qu’il demeure tout autant attaché à l’une qu’à l’autre.

Or, la communauté noire attendait de lui une posture franchement identitaire ; mais il a su dépasser cette vision en rappelant qu’il bénéficie aussi et surtout du vote blanc comme du vote noir : « En dépit de la tentation de voir ma candidature à travers un prisme purement racial » dira t-il « nous avons remporté des victoires notables dans les Etats qui comptaient les populations les plus blanches du pays. Nous avons construit une puissante coalition d’Africains-Américains et de Blancs. Cela ne revient pas à dire que la question raciale n’est pas un enjeu dans cette campagne… A plusieurs reprises, au cours de la campagne, les commentateurs m’ont trouvé ou trop noir ou pas assez noir. »

La force du candidat OBAMA est d’avoir surtout su insuffler à sa campagne une dimension nationale au lieu de surfer sur la vague raciale et communautariste.
Reprenant à Philadelphie toutes les critiques formulées contre lui pendant la campagne, OBAMA entreprit de les réfuter méthodiquement en se référant à l’évolution historique, politique et sociale de son pays depuis l’époque esclavagiste.

C’est cette posture positive qui lui vaudra ouvertement le soutien et la sympathie des élus blancs démocrates (cela allait de soi), mais surtout, ceux de quelques « poids lourds » du parti conservateur, tels Collins Powell, Armstrong Williams, le Républicain et ex vice-gouverneur du Maryland Michael Steele, John Mc Water, un Républicain modéré qui reconnait que « le problème racial reste un sujet crucial ». Un autre sénateur républicain, Edward Brooke, premier Noir élu par vote populaire en 1966, déclarera être « extrêmement fier, confiant et joyeux » de la candidature d’OBAMA. Enfin, de nombreux élus Noirs du camp républicain confieront en privé « admirer l’intelligence » du candidat OBAMA, même s’ils sont loin de voter pour lui. Mais la surprise viendra de la Secrétaire d’Etat en exercice du Président G. Bush, l’Africaine-Américaine Condoleezza Rice, qui a rappelé dans une émouvante interview, « l’importance du discours de Barack OBAMA sur les relations raciales », en se référant à l’histoire de sa propre famille qui a subi les humiliations de la discrimination dans l’Amérique ségrégationniste.

Aux Blancs - dont 72% affirmaient que leur pays était prêt à être gouverné par un président noir -, Barack OBAMA a démontré que « l’Affirmative Action » servirait davantage les intérêts de ceux d’entre eux, socio-économiquement désavantagés, que l’élite noire. Et de leur expliquer que la colère des Noirs n’était pas le produit de leur imagination, mais un problème réel légué par l’héritage de la discrimination et des injustices séculaires à leur égard, avant de conclure : « il faut que les Américains comprennent que nos rêves ne se réaliseront pas au détriment des miens » Mais, en tenant un tel propos, OBAMA ne se doutait pas qu’il était en train de briser un tabou ; lui qui affirmait auparavant en Caroline du Sud, bastion inexpugnable de l’électorat blanc : « La présomption est que les Africains-Américains ne peuvent pas voter pour les Blancs, que les Blancs ne peuvent pas soutenir un candidat Africain-Américain, que les Noirs et les Latinos ne peuvent pas se rassembler, mais nous sommes là ce soir pour dire que ce n’est pas l’Amérique en laquelle nous croyons. »

OBAMA a pu ainsi toucher toutes les communautés raciales au-delà leurs « frontières ethniques » en rappelant à chacune d’entre elles ses responsabilités et ses devoirs.

Aux Africains-Américains - 12% de la population totale des Etats-Unis, et laissés pour compte du miracle américain -, le 14 juillet 2008, devant la NAACP (National Association for the Advancement of Colored People), Barack OBAMA répétera l’importance de la lutte pour l’amélioration de leurs conditions de vie. « Si nous voulons prendre notre part du rêve américain » leur dira t-il « nous devons faire davantage pour nos propres vies. Il n’y a rien de mal à dire ça …, en donnant les conseils dont nos enfants ont besoin, en éteignant la télé et en mettant de côté les jeux vidéos, en assistant aux conférences des enseignants-parents à l’école, en aidant nos enfants à faire leurs devoirs à la maison, en donnant le bon exemple. C’est ce que chacun de nous peut faire comme contribution. » Comme on pouvait s’y attendre, ces propos ne sont pas pour plaire à tout le monde, et OBAMA le sait bien pour avoir été préalablement critiqué sur ce sujet par le Pasteur Jesse Jackson lui-même.

Nous l’avons vu, la victoire de Barack OBAMA a suscité un immense espoir dans le monde entier, en particulier au sein des communautés Afro-descendantes. Mais au-delà des sentiments de joie et d’espérance - et cela se comprend -, que retenir ? Tout d’abord, soyons clairs : devenu unipolaire depuis la disparition attendue de l’URSS, le monde est perçu à travers la lorgnette et le prisme du pays de l’Oncle Sam. Qu’on le veuille ou pas, cette réalité s’impose à nous.
Ensuite, cette question fondamentale : que peut faire OBAMA pour le monde, à commencer par son propre pays ? Une fois l’enthousiasme, l’euphorie et les clameurs apaisés, il faudra rapidement revenir à des réalités plus existentielles.
En conclusion, mon point de vue sur la problématique raciale liée à l’élection de Barack OBAMA ne souffre d’aucune ambiguïté et tient en quatre points, en guise d’enseignements à retenir :

Premier enseignement : l’Amérique vient de donner une leçon au monde. Ce pays du pire comme du meilleur, en élisant à sa tête un Noir – ce qui est tout à son honneur – était avide de profonds changements, après deux mandats catastrophiques de Georges W. Bush, qui ont contribué à ternir l’image internationale du plus puissant pays au monde, au point de le transformer apparemment, en pays le plus haï au monde.
Sans aucun doute, l’Amérique est en train de changer, même si avec OBAMA, une hirondelle ne fera pas le printemps. Mais, attendons l’impact (que nous espérons positif) qu’auront, a posteriori, ces élections sur les rapports interraciaux aux Etats-Unis mêmes. L’image positive dont les Américains viennent de créditer OBAMA peut-elle par ricochet et par extension s’étendre, dans une moindre mesure, aux Africains-Américains dans leur ensemble ? Quel sera enfin le nouveau regard des Blancs sur des Noirs et, inversement ?

Deuxième enseignement : Je rejoindrai ici le point de vue de la plupart des Africains. N’étant pas moi-même un « obamaniaque » béat, (je me proclame néanmoins un « obamaphile » réaliste), je reste persuadé que, malgré son attachement au Continent Noir, OBAMA n’est pas élu pour faire le bonheur des Africains, seuls maîtres de leur propre destin. Cela relève peut-être de la lapalissade, et il faut être assez naïf pour penser le contraire. OBAMA sera sans doute plus attentif et plus sensible aux préoccupations des Africains. Cependant, gardons présent à l’esprit sa dernière visite au Darfour et au Tchad, dans des zones où se déroulent depuis plus d’une décennie de terribles drames humains. On se souviendra qu’à l’époque, le Sénateur OBAMA, en dehors de son émotion manifestement sincère, n’avait rien promis pour soulager les peines des malheureux sinistrés. Tout au plus s’était-il engagé à être leur interprète auprès du Congrès Américain.
Une dernière observation s’impose : nous devons nous inspirer des leçons d’OBAMA qui, au lieu de s’évertuer à désigner des boucs-émissaires à la vindicte des Africains-Américains, les a au contraire conviés, tout au long de sa campagne, à se prendre entièrement en charge, et à être les artisans de leur propre bonheur, bref à prendre leurs responsabilités.

Troisième enseignement : OBAMA peut-il changer le monde ? Si tous les espoirs sont permis, il n’en demeure pas moins qu’une Amérique dirigée par un Blanc ou par un Noir restera toujours l’Amérique. C’est dire qu’un White-Anglo-Saxon And Protestant (WASP) pourrait cacher un autre Negro-Anglo-Saxon And Protestant (NASP). OBAMA au pouvoir, les Etats-Unis cesseront-ils subitement pour autant d’être un Empire impérialiste, soucieux avant tout de ses intérêts égoïstes, d’être les traditionnels gendarmes du monde, et de proclamer urbi et orbi  que telle nation doit faire partie de « l’Empire du Mal », et telle autre de « l’Empire du Bien » ? Nous renvoyons tous les optimistes aux deux débats pré-électoraux entre OBAMA et Mc. Cain. Il en ressort que la rupture et le changement, chers à Barack OBAMA, ne portaient que sur la forme, alors que sur les grands sujets internationaux (Israël, Iran, Cuba, Venezuela, Afghanistan etc. …) il y avait accord total sur le fond entre les deux candidats démocrate et républicain.

Quatrième enseignement : Nous avons observé à quel point la victoire de Barack OBAMA pouvait avoir un impact psychologique, en France même, sur les populations d’origine africaine, maghrébine et ultramarine. Celles-ci ont beau jeu d’enfourcher leurs grands chevaux de bataille pour s’adresser au grands partis politiques et au Président de la République afin d’exiger une meilleure représentativité dans les instances politiques, administratives et autres. Certes, ces « minorités visibles » recèlent d’hommes et de femmes compétents et de grande valeur. Mais force est de constater que la plupart des leaders d’associations qui prétendent représenter ces dernières, et qui revendiquent aujourd’hui leur part de « gâteau hexagonal », sont loin de faire l’unanimité autour d’eux. On observera leur propension à s’empêtrer dans d’inutiles querelles de leadership, et surtout, à se contenter de leurs petits intérêts personnels et des maigres tribunes que les médias veulent bien leur accorder épisodiquement.

C’est donc dire que le problème est doublement mal posé par ces « minorités visibles » :
  •  d’abord, à ceux qui agitent l’argument : « La France doit prendre exemple sur les Etats-Unis d’OBAMA », il faudra répondre que le sénateur de l’Illinois n’a pas été élu à cause de la couleur de sa peau, mais pour ses facultés intellectuelles, ses qualités personnelles, bref, ses valeurs intrinsèques et… son programme (même si on ne l’approuve pas totalement).
  • Ensuite, l’histoire des Afro-descendants Américains n’est en rien comparable à celle des Noirs de France. Certes, les ancêtres de ces derniers ont payé de leur sang leur combat contre l’esclavage transatlantique, la colonisation, le racisme, etc. Mais, qu’ont fait leurs héritiers actuels des héroïques et nobles idéaux de leurs pères ? A l’inverse, les Afro-Américains eux, ont su capitaliser toutes les luttes de leurs ancêtres (même si beaucoup reste encore à faire), à travers les combats et les revendications des mouvements avant-gardistes pour les droits civiques. La génération OBAMA récolte donc aujourd’hui les bénéfices des engagements et des sacrifices consentis par plusieurs générations d’Africains-Américains pendant des décennies. A titre anecdotique, il a quelques semaines, je regardais pour la énième fois la fabuleuse saga « Racines », sur l’esclavage des Africains aux Etats-Unis, au milieu du 18è siècle. Excédée par la résistance d’un jeune esclave qui vient de subir le cruel châtiment du fouet, sa compagne le suppliait de fléchir sa position. Voici la réponse de l’insoumis : « Je ne résiste pas pour moi. J’espère qu’un jour, mon fils ne s’abaissera plus devant un maître Blanc, qu’un jour il relèvera la tête, que ce pays le considérera comme un homme… » Ces paroles prophétiques, prononcées il y a plus de trois siècles, portaient déjà les germes de la victoire actuelle d’OBAMA, en donnant un sens à la longue lutte de tous les Africains-Américains.
Pour conclure, il y aurait quelque chose de cynique et de « sado-maso » dans le plébiscite dont Barack OBAMA a bénéficié auprès de la majorité des français, y compris les grands partis politiques et leurs leaders, si l’on se fie aux résultats des sondages parus lors de la visite du candidat en France. Cette attitude s’apparenterait fort à une sorte de « nimby » (Not In My Back yard) ou « oma » (Oui, Mais Ailleurs). En somme, OBAMA, Président aux Etats-Unis, d’accord, mais pas ici chez nous.

On nous rebat constamment les oreilles que l’opinion française serait prête de voir un Noir, un Métis, un Maghrébin…, occuper de hautes fonctions dans l’Hexagone, et que ce sont les hommes politiques qui seraient en retard sur leur opinion publique. Enfin, peut-on s’attendre à voir un jour, un OBAMA à la française ?
Espérons-le, et comme dirait l’autre, « YES WE CAN ».


Lawoetey-Pierre AJAVON

lawoetey@voila.fr


Janvier 2009



Du même auteur, sur blada.com


Avril 2008 : La Dette de l'Afrique envers Aimé Césaire
Septembre 2007 : La Question africaine

 


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