Vous avez dit durable ?

samedi 16 octobre 2004


A l'ENCRE, les débats du Congrès des parcs régionaux ont repris. Les élus locaux sont sur l'estrade avec le ministre. Des débats fastidieux selon les uns, passionnants selon les autres. Quelques paupières se sont fermées.

Pas le temps d'y assister, mais plusieurs journalistes métropolitains nous rapporteront qu'ils ont été impressionnés par la sincérité et la motivation de José Gaillou, président du Parc Naturel Régional de Guyane, apparemment bien isolé, mais fermement opposé à toute forme d'orpaillage dans le parc.

Le collectif  «Quel orpaillage pour la Guyane ?» a organisé une rencontre entre les associations guyanaises de protection de la nature et les journalistes métropolitains de l'environnement.

Une vingtaine de personnes, et un unique sujet d'échange : l'orpaillage. Les questions fusent sans complaisance en direction des associations, dans des registres de sensibilités très diverses, allant du vaguement condescendant au franchement amical.
Les associations s'expliquent et argumentent auprès d'interlocuteurs visiblement documentés, peut-être plus à la recherche d'une sensibilité locale que d'une véritable information. 

A la question de savoir pourquoi le collectif a choisi cette appellation sous forme de question, les membres du collectif répondent qu'il n'était pas question pour eux d'évacuer d'emblée une possibilité de développement économique pour des populations défavorisées. A l'issue de la réunion, le collectif Or remettra aux journalistes de l'environnement un épais document de travail, fruit d'un difficile travail d'équipe. 

Repli vers des réunions différentes : le congrès des PNR pour les journalistes, la rencontre avec le ministre pour les associations.

Les yeux du même bleu que la cravate, le ministre Serge Lepeltier ne manque pas d'allure, mais il en faudra davantage pour convaincre par un discours attentiste des associations confrontées à la réalité du terrain. Le ministre est accompagné de conseillers et de techniciens ainsi que du SGAR, qui a revêtu pour la circonstance le costume de préfet par intérim. 

Les interventions vont crescendo. L'association de Petit-Saut (ADSPS) s'inquiète à travers la personne de Philippe Cerdan du statut de la route qui mène au barrage,  Graine (3) souhaiterait plus de moyens pour développer l'éducation à l'environnement, Kwata déplore la diminution dramatique des crédits. Le gestionnaire de la réserve volontaire Trésor se dit consterné que, par manque de moyens, les réserves ne puissent plus assurer leur rôle de vitrine. Le ministre assure que «tout ce qui concerne la biodiversité est prioritaire», et que le budget a augmenté de 11 %.  Le WWF s'inquiète du manque de transparence sur les autorisations de prospection accordées aux sociétés pétrolières au large de Saint-Laurent du Maroni. Sur cette dernière interrogation, le ministre «n'a pas d'élément de réponse», mais il va se renseigner. 

A plusieurs reprises, le ministre a rappelé que ce sont les Guyanais qui décideront de ce qu'ils souhaitent faire du Parc du Sud.
Quand le sujet passe à l'orpaillage, le climat devient  tendu, et l'énoncé des «mesures considérables» prises par le gouvernement contre l'orpaillage illégal , avec trois escadrons de gendarmerie exclusivement dédiés à cette mission, sonne comme un refrain trop souvent entendu., 

«Ce qu'il faut,», dit le ministre «c'est que les moyens soient donnés sur la durée. C'est une oeuvre de très très longue haleine.» 
Tout espoir de voir la situation se rétablir rapidement étant abandonné, l'offensive monte d'un cran. 

Claude Suzannon intervient au nom de la Sepanguy, qui fête ses 40 ans d'existence. Il déclare approuver l'idée de parc dans le Sud, mais être opposé à toute forme d'orpaillage dans le parc. Pour la Sepanguy, si les discussions sont ouvertes et s'il n'y a pas de parti pris du gouvernement, il convient de ne pas handicaper dès maintenant les réflexions sur les limites du parc en donnant des autorisations d'exploitation d'orpailler dans des zones susceptibles de faire partie intégrante du parc. C'est pourtant ce qui a été fait par la commission des mines qui a accordé une autorisation d'exploiter dans une zone à forte diversité, située entre les limites de 1998 et celles proposées par les associations. Etonnement du ministre, c'est noté.

L'argument a visiblement porté puisque lors de la conférence de presse qui suivra, les propos du ministre semblaient avoir évolué sur ce sujet. Lorsque Claude Suzannon évoque ensuite un problème d'éthique sur l'incompatibilité de l'orpaillage (exploitation d'une ressource non renouvelable) et du développement durable, le ministre se gratte la tête : il va falloir trouver des arguments !

On est dans une phase de discussion, précise encore le ministre, il y a des commissions qui se réunissent, aucune décision n'est prise, mais il faut faire la différence entre le coeur du parc et la zone périphérique, qui est une zone de libre adhésion dans laquelle des activités d'orpaillage ne sont pas exclues.

 

« L'orpaillage ne concerne que ceux qui font du profit sur la misère des autres», lance le président du GEPOG.

Le collectif «Quel orpaillage pour la Guyane ?» ne posera qu'une seule question, mais de taille. Tenant dans les mains un document de référence sur le mercure : «Compte-rendu du séminaire "Mercure et santé" des 19-20-21 février 2001 à Cayenne, édité par la préfecture de Guyane», le représentant du collectif donne lecture du passage qui suit, en page 10 du document :

 

- Question posée par A. Cognat : «... quel est le statut des sites d'orpaillage sur la Waqui et dans la région de Camopi ?»
- Réponse de monsieur Masse, Préfet de Région : "... le seul site existant en zone à accès réglementé a été autorisé en 1998 suite à une erreur administrative des services fiscaux. Depuis, le pétitionnaire, monsieur Machine, a été informé de cette erreur et de la non validité de son autorisation d'exploitation...» 

Si les associations présentes comprennent fort bien la portée de la terrible mise en cause, et l'allusion faite à un ancien préfet dont les agissements ont durablement porté préjudice aux populations du fleuve et à la paix sociale (des faits que l'estime populaire portée à Ange Mancini ne pourra pas faire oublier), le ministre, lui, ne semble pas avoir encore réalisé.

Le représentant du collectif précise au ministre que, selon ses informations, les orpailleurs seraient encore dans la zone réglementée de la Waki et du Tampoc , s'employant même à étendre leurs activités, les noms ont été donnés au directeur de cabinet de Brigitte Girardin, assure-t-il,  à l'occasion d'une entrevue accordée au collectif, confirmée par courrier à la ministre le 6 octobre.
S'ensuit un échange surréaliste sur la portée d'une erreur administrative.
Un président d'association s'indigne et évoque des "magouilles". Le ton monte. Serge Lepeltier lui signifie qu'en d'autres lieux il pourrait être accusé de calomnie, que tout cela est l'affaire des juges et des tribunaux, mais, devant  l'assurance de son interlocuteur, le ministre finit par lever des yeux écarquillés vers le SGAR, qui répond tranquillement. 
La réponse du SGAR ne sera pas audible, mais parfaitement lisible sur ses lèvres : «c'est Vian».

Jean-Réné VACHER, Secrétaire Général aux Affaires Régionales de la Préfecture de la Guyane (SGAR)

Un peu fébrile, Serge Lepeltier rassemble vivement ses dossiers pour mettre fin à la réunion. Mais Jean-Aubéric Charles, représentant de la FOAG(4), s'est levé. Il devra être entendu.

Les Amérindiens, dit-il, s'opposent totalement à l'orpaillage, qui détruit leurs conditions d'existence,  la loi doit être appliquée. Le ministre, qui a reposé ses dossiers, se veut rassurant : «la prise en compte des populations autochtones est pour nous essentielle».  Après avoir fait référence au statut fragile des Amérindiens sur leurs propres terres, mais assuré qu'il était cependant favorable au Parc du Sud, Jean-Aubéric Charles conclut : «il est fondamental qu'on puisse travailler ensemble et mettre en place des espaces de collaboration». De longs applaudissements suivront cette dernière intervention.

Direction la conférence de presse avec les journalistes nationaux et régionaux, dans une autre des nombreuses salles de l'ENCRE. Cette fois le sujet ne tournera qu'autour du parc du sud, de l'orpaillage et du développement durable.

A ceux qui trouvent que le projet s'éternise, le ministre répond : «on nous avait fait le reproche que les Guyanais n'avaient pas été associés», puis «je n'annoncerai pas de dates, parce que le processus est compliqué, mais il est en bonne voie». Après avoir précisé que le comité de pilotage de la mission Parc se réunira fin octobre, le ministre ajoute : «Pour prendre en compte la spécificité de la Guyane, nous devons modifier la loi sur les parcs nationaux.» 

Une journaliste évoque une discussion avec José Gaillou, et affirme que ce dernier serait opposé à l'orpaillage dans le parc, y compris en périphérie, car il craint une contagion sur le coeur.  Le ministre dit s'interdire d'interférer sur les travaux en cours, et précise : le parc est constitué d'un coeur de parc qui a un objectif de conservation de l'environnement, et d'une zone périphérique d'adhésion qui a un objectif de développement durable. 

Après quelques échanges sur la notion de développement durable et sur la minuscule frontière dans certains cas entre orpaillage clandestin et exploitation minière déclarée, les questions s'envolent : un moratoire sur les permis d'exploitation ? un audit sur l'orpaillage ? Serge Lepeltier n'annoncera pas de mesures supplémentaires pour lutter contre l'orpaillage clandestin et admettra, lorsque la question lui sera posée de savoir quels sont les moyens que se donne la république : «C'est pas moi qui peut vous répondre.»

Blada pour sa part a choisi d'exprimer au ministre son ressenti : Vous dites que les Guyanais doivent décider, mais comme ce n'est pas 3 escadrons de gendarmerie mal équipés qui vont régler le problème - les gendarmes eux-mêmes le disent (5)  - , à la vitesse où vont les choses, il se pourrait bien que dans dix ans la Guyane soit devenue un territoire dévasté et une gigantesque poubelle, nous direz-vous alors que c'était notre choix ?

Blada, 16 octobre 2004.


3. Groupement régional d’associations d’éducation à l’environnement en Guyane

4. Fédération des Organisations Amérindiennes

5. "Nous ne nous en sortirons pas seuls" : Entretien avec le colonel Danède paru dans Libération du 16 octobre 2004.  Voir aussi, du même jour sur Libération : Guyane, un parc embourbé dans l'or.

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