
L’an dernier, la journaliste Katia Chapoutier a réalisé le documentaire « Les Maux derrière les silences ». Ce documentaire, tourné en Guyane, explore les réalités du mal-être des adolescents de Guyane et les mécanismes du silence qui entourent la souffrance psychique. À travers des témoignages de jeunes, de familles et de professionnels, le film met en lumière les signaux d’alerte, les ressources existantes et les initiatives qui sauvent des vies. A l’occasion de sa diffusion en avant-première sur le territoire, une tournée de prévention du suicide est organisée du 7 au 17 septembre. Chaque projection sera suivie d’un échange animé par Katia Chapoutier et Nathalie Pauwels, coordinatrice du programme Papageno et spécialiste de la communication responsable en prévention du suicide ainsi que des acteurs locaux. Dans le même temps, des formations Papageno sont organisées à destination des professionnels de santé, de l’éducation, du social et de terrain, des médiateurs, des élus et des journalistes.
Pourquoi avoir donné à votre documentaire le titre des « Maux derrière les silences » ?
En partant en repérage en Guyane, en découvrant ce territoire et en voyant quelle prévention des suicides était possible sur ce territoire, je me suis rendu compte qu’il y avait des injonctions au silence dans à peu près toutes les communautés, qu’il n’était pas forcément bien vu d’exprimer ses difficultés. Quand on ne peut pas exprimer sa souffrance, elle prend toute la place, jusqu’au moment où on ne peut plus y faire face. Et là, les jeunes ont pu exprimer des paroles très fortes sur pourquoi ils ont perdu pied et comment ils s’en sont sortis. Lors des repérages, j’ai été saisie par la manière dont les jeunes se livraient. Il y avait une injonction à ne pas dire, mais ils ont réussi à mettre les mots. Si on partage, la tension émotionnelle redescend. Si on a quelqu’un à qui on peut dire qu’on a envie de mourir, ça peut tout changer.
Que découvre-t-on dans le film ?
On voit le contexte. Par exemple, Gerson, à Saint-Georges. C’est un enfant qui a vécu dans un contexte de violences intrafamiliales, des difficultés, des dépendances dans la famille. Ce qui l’a sauvé, c’est le sport, une monitrice qui a su l’écouter, la possibilité de pouvoir parler de ce qu’il vivait, le maillage social, l’appartenance à un groupe et une forme de reconnaissance dans un sport où il a excellé.
Montrez-vous d’autres exemples ?
Oui. A Kourou, Quency a été sauvé par le biais du Théâtre de l’entonnoir, qui travaille sur leur parcours de vie avec des jeunes en décrochage. Cela leur permet de mettre de mots sur ce qu’ils vivent et de les exprimer. Le documentaire parle aussi de la formation Sentinelle : chacun peut devenir un relais là où il est, repérer des personnes, les aider à exprimer leur mal-être. Le Dr Boris Houinou-Ebo, pédopsychiatre à Saint-Laurent-du-Maroni, dit très bien les choses : un psychotrauma dont on ne parle pas, c’est comme une pierre d’un kilo qu’on porterait en permanence dans sa main. Après un certain temps, elle pèse toujours un kilo mais on ne peut plus la porter et on veut que tout s’arrête.
Outre le témoignage des jeunes, vous faites parler des professionnels de santé et des acteurs associatifs…
Dans le documentaire, il est par exemple question de Matilda, à Saint-Laurent. Malgré ses différentes tentatives, elle a pu faire le choix de la vie et transformer ce qu’elle a vécu en une force. Il est déjà important de pouvoir mettre des mots sur cette souffrance, que la parole soit accueillie. Quand on a une fragilité, entendre des personnes qui se sont relevées est très protecteur. Il y a l’accompagnement sanitaire, mais pas seulement. L’accompagnement associatif, avec des associations comme l’Effet morpho ou les clubs de sport, joue un grand rôle. Le mieux, c’est quand le sanitaire et l’associatif se donnent la main. A Saint-Georges, la monitrice de canoë-kayak a réussi à sensibiliser et réunir tout un tas de professionnels autour de la situation de Gerson, qui fait qu’aujourd’hui il va bien.
Qu’est-ce qui vous a marquée en Guyane en réalisant ce documentaire ?
J’ai été très impressionnée par la force du secteur associatif, avec des personnes qui ont des forces et un engagement que j’ai rarement vus. Pour ces jeunes, avoir accès à des psychologues, à des psychiatres, ce n’est pas simple ! Le turn over est énorme. J’imagine combien c’est difficile, quand vous mettez toute votre confiance dans une personne, que cette personne s’en va et que vous en rencontrez une nouvelle. Ce sont des parcours avec beaucoup de ruptures. En Guyane, il y a une force de vie tellement puissante – ces jeunes qui ont des ressources, l’associatif avec des gens investis – mais un accès aux soins difficile. Entre le mois où j’ai fait mon repérage, mes deux sessions de tournage (mai-juin 2025 et septembre 2025, lire la Lettre pro du 27 mai 2025) et maintenant où je vais présenter le film, tellement d’interlocuteurs ont changé !
Avez-vous identifié des causes spécifiques à la Guyane en matière de suicide ?
Ce sont des choses très universelles, avec des causes que l’on retrouve ailleurs. Mais du fait de la complexité du territoire, il y a parfois une concentration de problématiques chez une même personne. Quand on échange avec ces jeunes, on se rend compte qu’ils ont déjà été confrontées à tellement de choses… Du fait de la dureté du quotidien, ils ont dû mûrir très vite. Comme le dit Isabelle Niveau, du Théâtre de l’Entonnoir : quand on est occupé par sa survie, on a du mal à s’occuper de sa vie intérieure. C’est en ça que le programme Dasart est innovant : ce sont des services civiques qui permettent de s’occuper de soi pendant huit mois. On le voit avec le témoignage de ce jeune qui, au début, y va pour faire plaisir à son juge d’application des peines et qui découvre qu’il a de la valeur, qu’il peut exprimer des choses et se faire accompagner par les autres. C’est comme si son monde s’était illuminé. Il a découvert qu’il pouvait avoir une passion, l’exprimer et accompagner les gens. Il en parle de manière vraiment puissante. Ses propos vont parler aux jeunes Guyanais mais vont parler bien au-delà du territoire. Ces jeunes sont des exemples. Pour moi, c’est très valorisant de montrer leur courage et les moyens qu’ils ont trouvés de se remettre debout. Il y a beaucoup de problèmes en Guyane. Mais si on montre aussi les solutions, cela permet peut-être de mieux repérer les problèmes et de mieux mobiliser les forces du territoire.
Ces jeunes vont-ils témoigner lors des projections ?
Oui. Nous organisons des projections dans tous les lieux où nous avons filmé. C’était important. Je suis tombée amoureuse de ce territoire, mais je ne suis pas de Guyane. Je ne voulais pas que les gens aient l’impression que je prenais (leur histoire) puis m’en allais. Pour moi, c’est important qu’ils puissent s’exprimer devant leur communauté. Dans un territoire où on dit peu les choses, ces jeunes n’ont pas peur de les dire. Ils parlent de tentatives, d’idées noires, de perdre pied, de ne plus avoir sa place. À travers le film, on parle de nombreuses problématiques de la Guyane. On touche aux violences intrafamiliales, à l’immigration, aux addictions, au questionnement sur son identité, au déracinement des populations autochtones pour la scolarisation. Quand j’ai pris la mesure de l’importance du multiculturalisme, il était important pour moi de ne pas tourner le film qu’à Cayenne.
Avez-vous gardé le contact avec eux ?
Oui. A partir du moment où j’embarque les gens dans un film, on coconstruit ensemble. Ça crée du lien, de l’intimité et forcément, on reste en contact. S’exposer dans un documentaire, ce n’est pas neutre. Je vois a priori ceux qui peuvent l’encaisser et si le film peut leur être bénéfique. Je reste en lien pour savoir comment ils le vivent après, savoir ce que ça leur a apporté. C’est une aventure humaine qu’on a partagée.
Vous attachez beaucoup d’importance à la vie du film après sa diffusion…
Lors des projections, il y a des paroles rares qui vont sortir. Quand les gens entendent le mal-être qu’ils peuvent vivre exprimé par d’autres, ça peut être très puissant. L’objectif derrière, c’est que n’importe quelle personne qui aura vu le film, si elle est dans le creux de la vague, aura une phrase qui résonnera et fera un pas de plus. Chaque fois que je réalise un film, je me dis que si ça aide une personne, ça valait le coup de le faire. Dans mon métier, il est très important de faire des films qui continuent à vivre après le générique, qui continue de faire discuter. J’ai mis de l’empathie, de l’écoute, de la disponibilité au service de ces jeunes et j’espère que ce sera perçu comme tel.
Outre les projections grand public, vous en organisez une pour les proviseurs de lycée. Comment cela s’est-il mis en place ?
Un lycée m’avait contacté pour organiser une projection. L’Agence régionale de santé a suggéré de toucher tous les établissements. Elle a contacté le rectorat. Nous organisons donc une projection début septembre avec tous les proviseurs de lycée de Guyane, afin de réfléchir ensemble comment faire de ce film un outil dans les lycées et voir ce qu’il faudrait créer autour. Nathalie Pauwels, de Papageno, et moi seront à leur disposition pour réfléchir à ce sujet. J’ai la chance que France Télévisions me suive à 200 % sur ce point et veuille que ce film serve à quelque chose. Finalement, le cœur de cette tournée, ce n’est pas mon film, mais ce qui va émerger autour.

« Une jeune fille à parlé de son histoire et j’ai eu le courage de parler de ce que j’étais en train de vivre »
Brielina est Haïtienne. Elle est arrivée seule en Guyane à l’âge de 13 ans. Envoyée par sa mère pour retrouver une famille qu’elle n’a jamais rencontrée. Durant son périple, elle devient la proie d’un passeur. Tentative d’agression sexuelle. A Kourou, elle vit chez un homme qui lui est présentée comme son grand-père, mais qu’elle n’avait jamais rencontré. « J’étais très, très mal dans ma peau. J’ai pris des objets pour essayer de me couper partout où il a essayé de me toucher. Tout ça, personne n’a rien vu. Le seul moment où j’ai pu en parler, c’est durant un stage de théâtre avec l’association de l’Entonnoir. On devait écrire tout ce qui nous révoltait, tout ce qui nous passait par la tête, tout ce qui nous mettait en colère. Une jeune fille à raconté son histoire, qu’elle avait subi une agression. Grâce à elle, j’ai eu le courage de parler de ce que j’étais en train de vivre. A ce moment-là, je me suis sentie libérée. »
Dans « Les Maux derrière le silence », la journaliste et documentariste Katia Chapoutier fait témoigner cinq jeunes de 19 à 23 ans. Brielina et Quency de Kourou, Gerson de Saint-Georges, Matilda de Saint-Laurent-du-Maroni et Riddick de Taluen. Face caméra, dans les lieux de leur quotidien, ils racontent comment ils ont envisagé de mourir, pourquoi il était si difficile de parler de son mal-être et ce qui leur a permis de faire un pas de plus et de choisir la vie.
Ceux qui les ont aidés à se relever, qui les ont écoutés ou qui ont été les témoins de ce qu’ils ont vécu parlent également. Nessie Torres, du club de kayak de Saint-Georges, le Dr Boris Houinou-Ebo, pédopsychiatre au CHU de Guyane – site de Saint-Laurent-du-Maroni, le Dr Rémy Pignoux et Jérôme Colon de Franciosi, médecin et professeur des écoles à Maripasoula, ou encore Isabelle Niveau. La fondatrice du Théâtre de l’Entonnoir, à Kourou, insiste sur le rôle de la parole et de l’écoute dans la prévention du suicide : « Les mots qui sont ravalés, tout ce qu’on garde en soi, est-ce que ce n’est pas plus dangereux que ce qu’on livre ? Est-ce que ne rien dire, étouffer avec ça ne tue pas davantage de que dire les choses ? »

Où et quand voir « Les Maux derrière le silence » ?
Les projections sont gratuites. Elles sont ouvertes à tous à partir de 14 ans et aux enfants accompagnés d’un adulte :
Des formations Papageno pour les professionnels et pour les journalistes
Le programme Papageno est un dispositif national de prévention de l'effet d'enchaînement suicidaire. Il est soutenu par le ministère de la Santé. Il s’appuie sur l’idée que la manière dont on parle du suicide peut sauver des vies. Papageno forme chaque année des centaines d’étudiants en journalisme, des journalistes en poste, mais aussi des professionnels de santé et des institutions (éducation, social, secours).
Lors de la tournée de présentation du documentaire « Les Maux derrière le silence », début septembre en Guyane, deux types de sessions seront organisées :
D’une durée de deux heures, ces sessions alternent apports théoriques, exercices pratiques et échanges d'expérience. Elles sont animées par Nathalie Pauwels, coordinatrice du programme Papageno.
Calendrier et lien d’inscription
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