Depuis quatre ans, l’URPS orthophonistes organise des permanences, financées par l’Agence Régionale de Santé, quasiment tous les mois dans les communes de Guyane. Le 13 juin, elle s’était tenue à Saint-Laurent-du-Maroni, où la Lettre pro avait suivi une séance. La prochaine se déroulera le 26 septembre à Saint-Georges D’ici à la fin de l’année, suivront trois autres rendez-vous, à Kourou, Rémire-Montjoly et Macouria.

Dans le hall d’accueil multicolore du CCAS de Saint-Laurent-du-Maroni, à la Glacière, huit enfants jouent avec des balles, une dînette, des briques en plastique. Au milieu des murs vert pomme, bleus et rose saumon, ils s’occupent avec leurs parents en attendant de rencontrer une orthophoniste. Depuis mai 2022, l’URPS orthophonistes libéraux de Guyane assure des permanences, financées par l’Agence régionale de santé, à hauteur de 8 000 euros cette année, dans la plupart des communes du littoral. Elles ont redémarré le 12 septembre à Matoury. D’ici à la fin de l’année, quatre autres suivront à Saint-Georges (26 septembre), Kourou (3 octobre), Rémire-Montjoly (7 novembre) et Macouria (28 novembre). Organisées le samedi matin, ces permanences s’adressent aux parents s’inquiétant du langage de leur enfant de moins de 6 ans.
C’est le cas de la maman de L., qui termine son année en moyenne section de maternelle, en cette mi-juin. Elle s’inquiète de ses « problèmes d’expression et de comportement ». Reçue par Sandrine Chand, orthophoniste à Rémire-Montjoly qui a effectué le déplacement jusqu’à Saint-Laurent, elle décrit son « comportement violent à l’école, avec maman, dans le club » de sport. « Moi, je suis sa maman, donc j’arrive à le comprendre. » Elle soupçonne un trouble autistique, mais aucun diagnostic n’a été posé. « Son médecin traitant et son psychologue scolaire m’ont conseillé de le faire suivre par un orthophoniste. »
Une gageure en Guyane qui comptait, mi-juin, vingt-huit professionnels, dont deux sont partis depuis. Faute d’orthophoniste en ville à Saint-Laurent, elle a tenté de joindre celle de Mana, sans succès. Et pour cause, Mélanie Galley y a exercé pendant six ans avec une liste d’attente « non évaluable ». Fin juillet, elle a quitté la Guyane. Cette permanence était donc enfin l’occasion d’échanger avec l’une de ses consœurs.
Durant cette séance, il ne s’agit pas de réaliser un bilan. « L’intérêt est de faire de la prévention et de donner des outils aux parents pour qu’ils puissent aider leur enfant le mieux en attendant une éventuelle prise en charge », explique Sandrine Chand. Mélanie Galley poursuit : « Ce matin, j’ai vu deux enfants qui, selon moi, relève d’un diagnostic de TSA. Cela nous permet d’orienter vers (le pôle autisme de) l’Adapei, le Camsp (centre d’action médico-sociale précoce des PEP Guyane)... Il n’y aura pas ou peu d’orthophonie, mais il pourra y avoir d’autres soins et un accompagnement des familles pour les aider, par exemple, avec le système scolaire. Cette orientation pourra leur permettre d’avoir un diagnostic et surtout d’avoir des interlocuteurs qui leur parleront de l’enseignant référent, du dossier MDPH, des aménagements scolaires possibles... »
Dans le bureau où elle le reçoit avec sa maman, ce samedi matin, Sandrine Chand demande à L. s’il aime lire. Oui. Elle lui tend un livre sur les animaux des savanes. Elle l’interroge sur les couleurs. L. joue avec une seringue en plastique. Il lui raconte qu’il a une tortue à la maison. Rapidement, un premier constat s’impose : le petit garçon prononce mal certains mots. Sandrine Chand répète les mots en détachant les syllabes et en insistant sur le son mal prononcé.
« Quand on demande à l’enfant de répéter, le risque, c’est qu’il finisse par se complexer et préfère ne plus dire. En pensant aider leur enfant, des parents vont parfois aggraver le problème. » Mélanie Galley rencontre « beaucoup de parents qui cherchent des outils sur internet. Mais quand on n’est pas expert, ils ne sont pas faciles à adapter. Ce matin, je pense que j’ai eu le cas d’une maman qui a induit un bégaiement (chez son enfant) sans le vouloir (…) C’est humain pour un parent d’aller chercher l’information là où elle est disponible. » Sandrine Chand livre donc ses recommandations aux parents : « Il vaut mieux que l’enfant continue d’essayer que se taire. Ce qu’ils veulent à cet âge-là, c’est que les parents soient fiers d’eux. Ils cherchent à être félicités. »
Même si L. n’a pas bégayé une seule fois pendant la séance, Sandrine Chand a deviné que cela lui arrive. Sa maman confirme. Rien d’irréversible : « Quand les enfants sont jeunes et que les parents sont informés de ce qu’il ne faut pas faire, le bégaiement peut disparaître », rassure-t-elle. Elle encourage la maman à sensibiliser l’instituteur à la rentrée, le papa dont elle est séparée et le reste de la famille. Même si l’Ouest guyanais n’a plus d’orthophoniste libéral, elle l’invite à inscrire son fils sur liste d’attente ailleurs, lui donne le contact du Camsp de Saint-Laurent et lui offre une brochure sur le langage et une autre sur le temps d’écran. Elle lui suggère de lire une histoire le soir, de parler à son fils pendant leurs activités pour « stimuler » le langage, à cadrer le temps d’écran, l’interdire étant vain. La séance touche à sa fin. L. saisit un second livre et commence à compter les poissons et les animaux qu’il voit au fil des pages.
L’Ouest a dit « au revoir » à sa dernière orthophoniste libérale

Mélanie Galley (à gauche) et Sandrine Chand (à droite)
Depuis fin juillet, l’Ouest guyanais n’a plus aucune orthophoniste libérale. Il y a trois ans, elles étaient encore deux : une à Saint-Laurent-du-Maroni, qui a depuis quitté la ville, et Mélanie Galley, qui vient de partir de Mana. Les quatre orthophonistes libéraux les plus proches exercent à Kourou. S’y ajoutent les quinze installés dans l’Île-de-Cayenne et à Macouria. A leurs côtés, huit orthophonistes exercent comme salariés : six (et bientôt cinq) à Cayenne, un à Kourou et un à Saint-Laurent-du-Maroni.
« La majorité des gens resteront sans soins, regrettait Mélanie Galley, lorsque nous l’avions rencontrée mi-juin. On ne peut pas du tout répondre à la demande. » Depuis longtemps, elle ne prenait même plus d’inscription sur liste d’attente. Pour les patients ou leurs parents, se rendre à Kourou pour un bilan se révélera déjà compliquée. Y retourner pour le suivi « est inimaginable », reconnaît Sandrine Chand, installée à Rémire-Montjoly. Chez elle, une personne qui s’inscrirait sur liste d’attente aujourd’hui pourrait espérer une place dans « dix-huit mois à deux ans ».
Mélanie Galley a donc exercé pendant six ans à Mana, dont les trois dernières années en étant seule dans l’Ouest et avec le regret de « ne pas pouvoir répondre du tout à la demande de soins ». Dans ces conditions, elle ne proposait même plus d’inscription sur liste d’attente, le délai n’étant plus évaluable depuis longtemps. « J’avais quelques patients de Saint-Laurent, mais rien que la demande de Mana suffisait. Désormais, ils feront sans soins. »
A Mana, « il y a besoin d’orthophonistes, de psychomotriciens, d’ergothérapeutes, de neuropédiatres. Le parcours de soins est très difficile car beaucoup d’enfants n’ont d’autre diagnostic que celui d’orthophonie. Or nous avons de grande suspicion d’un besoin de diagnostic plus global. Est-ce qu’on est dans une déficience ? Dans des séquelles de SAF (syndrome d’alcoolisation fœtale) ? Ces choses-là ne sont pas du tout diagnostiquée. On constate le trouble du langage ou d’autres troubles, mais il n’y a pas de coordination. Ce sont enfants qui avancent avec une étiquette d’orthophonie mais qui auraient besoin de beaucoup plus, à mon sens (…) « Je ne considère pas qu’il y ait plus de troubles qu’ailleurs. Le problème, c’est de ne pas parvenir à prendre en charge au moment où on aurait les meilleurs résultats. »
Sandrine Chand, qui exerce à Rémire-Montjoly, abonde : « Les besoins sont pris en charge trop tard. Chez un enfant mis en liste d’attente à 3 ans mais vu à 5, 6 ou 7 ans, on a une énorme aggravation des troubles. On peut penser qu’il y a des profils plus lourds (en Guyane) mais à mon sens, le problème se pose dans l’autre sens : en l’absence de prise en charge adaptée au moment adapté et de manière précoce, nous avons des troubles qui se majorent. »
Ce qu’en disent les parents

Photo Ville de Macouria
Depuis 2022, le nombre de permanences de l’URPS orthophonistes va croissant :
Le 30 mai, les orthophonistes et orthoptistes libéraux se sont installés sur la ZAC de Soula, à Macouria. Trente-sept enfants ont été vus et vingt-deux parents. Pour la première fois, le contrat local de santé (CLS) leur a proposé de répondre à un questionnaire de satisfaction. Si tous se disent satisfaits voire très satisfaits, leurs réponses sont instructives :
Avenant 21 : ce qui change
Entré en vigueur le 23 février 2026, l’avenant 21 à la Convention nationale des orthophonistes apporte plusieurs évolutions importantes. Ces nouvelles mesures visent notamment à simplifier les démarches administratives, à faire évoluer certaines règles de facturation et à mieux adapter la nomenclature aux pratiques professionnelles. Pour les aider à s’y repérer, la CPTS Centre littoral a rédigé une fiche synthétique. Elle aborde :


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