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Un pont vers l’ « Enfer » ?
par Gérard Police

Docteur en études brésiliennes, maître de conférences à l’Université des Antilles et de la Guyane (IES de la Guyane), Gérard Police est Guyanais depuis 1978, arpenteur du Brésil depuis cette date, en avion, en bus, en moto, à pied. Il y a connu les gens de tous les milieux, à l'exception des gangsters et trafiquants de drogue, précise-t-il. En tant que chercheur, il a travaillé en particulier sur la construction de l'identité afro-brésilienne et publié deux livres dans cette problématique : « La fête noire au Brésil - l'Afro-Brésilien et ses doubles », l'Harmattan, 1996, et « Quilombos dos Palmares - lectures sur un marronnage brésilien », Ibis Rouge 2003. Il a également participé à un ouvrage collectif à paraître, coordonné par Serge Mam Lam Fouck, avec un article intitulé : « Fantasmes et réalités de l'invasion de la Guyane par le Brésil ».
Gérard Police est aussi l'auteur d'une chronique parue sur blada.com en mars 2007 : « Boycotter le Brésil ?».

La frontière de l’extrême nord du Brésil n’est pas qu’un point fièrement patriotique sur la carte. C’est un nœud de problèmes, de contradictions, d’ambiguïtés et de non-dits. Heureusement la presse et les médias brésiliens travaillent plutôt bien, et le couple Oiapoque-Amapá-Brésil / Saint-Georges-Guyane-France est l’objet régulier de leurs attentions.

Quand on les explore à la recherche de « Guiana francesa », au fil des ans, émerge l’image contrastée et dérangeante qu’on se fait de la Guyane, outre-Oiapoque, et que les projecteurs du pont rendent maintenant plus crue. Plus on se rapproche du fleuve-frontière, plus les informations se font précises. Depuis Belém, à travers son journal O Liberal, prend corps l’image de notre pays, et donc les rapports que le Brésil entretient avec lui au-delà des discours officiels.

C’est avec l’Amapá que les liens les plus étroits sont tissés. Complétant celle de O Liberal, la lecture de l’excellent journal en ligne Folha do Amapá, en prise directe sur les problèmes régionaux, montre qu’il y a deux visions du monde possibles : d’un côté des informations attestant la bonne santé des rapports de type institutionnel (coopération régionale, discours, réceptions, échanges, rencontres en tous genres) ; de l’autre la face obscure, celle des faits divers et des pages policières. Celle-ci est moins mise en exergue, car elle est peu glorieuse. La Guyane n’en ressort pas indemne.


Dans la catégorie hébergement, hôtels et pensions bon marché sont légion ! Photo Philippe Boré.
Mais pourrait-il en être autrement, dans un contexte régional à ce point caractéristique d’un tiers-monde à l’encan ? Ce qui passe en Guyane et ce qui se passe au Brésil sont le même écho d’une situation partagée. L’un ne s’explique pas sans l’autre, n’existerait pas sans l’autre. C’est un tandem, un binôme, une entité siamoise qui n’autorise pas de chirurgie pour séparer le bon grain de l’ivraie.

Un pont est désormais inscrit dans les agendas, joignant deux bords qui ne l’ont pas attendu pour traficoter aimablement. Mais à quel prix ! Ce train d’union en béton vient souligner le délabrement social, humain, écologique qui ronge cette région. Sa visibilité voulue par les dirigeants des deux bords repose sur une hypocrisie aussi monumentale que le futur ouvrage d’art. Ils s’emploient à vouloir nous faire croire que l’enrichissement galopant de quelques-uns, au cœur de ce que des journalistes brésiliens appellent « enfer », c’est le progrès.

Qu’on ne dise pas qu’on l’invente. Les faits décrits dans ces pages sont parfaitement connus - et pour cause - sur la rive française de l’Oyapock, et figurent évidemment dans les rapports discrets destinés aux séances de travail des « décideurs » entre Cayenne, Macapá, Paris et Brasilia. Voici le côté obscur de la Guyane, la face française du désastre, vus depuis le Brésil à travers une sélection récente recueillie dans quelques journaux et sites web. Les extraits ci-après, classés par ordre chronologique et rigoureusement traduits, sont tirés d’articles et reportages beaucoup plus longs et nombreux :


Folha do Amapá - 02/04/2004
« La commune d’Oiapoque est un axe international du crack
[…] Le procureur Afonso Guimarães [...] a la conviction qu’Oiapoque a été utilisé comme plaque tournante et porte d’entrée de la drogue dans un réseau international venu du Surinam et de la Guyane française. »

Folha do Amapá - 05/06/2004
« Un film dénonce l’esclavage des Brésiliens en Guyane française
Si par hasard il remet les pieds en Guyane française, le documentariste Philippe Lafaix risque de rentrer mort chez lui. Il est l’auteur de La loi de la jungle […] En 53 succintes minutes, Lafaix dénonce l’esclavage subi par des travailleurs brésiliens en Guyane, et montre les effets nocifs sur la nature et les Indiens provoqués par les émissions excessives de mercure dans l’eau des fleuves. Le tout sous le silence du gouvernement français […] »

Folha do Amapá – 11/06/2004
« Un voyage dans l’enfer d’Oiapoque
A Oiapoque règne la violence, la prostitution, le trafic de drogue, et la commune est complètement abandonnée par les pouvoirs publics.
[…] Prostitution, violence, trafic de drogue, tourisme sexuel et délabrement de la santé, de la sécurité et de l’enseignement public sont le résumé exact quant il s’agit de décrire Oiapoque […]
Alliés au trafic de drogue et à la violence, l’or et la monnaie européenne engendrent une autre situation grave : la prostitution, qui devient un drame encore pire quand il s’agit de prostitution d’enfants […]
— ‘‘Pourquoi étudier si je gagne au moins mil reais avec les orpailleurs et les touristes ?’’
La jeune A.M.P., mineure de 16 ans, mère d’un bébé de huit mois, révèle sans détours que la plupart de ses collègues font des ‘’programmes’’ :
Parfois elles reçoivent des appels sur leur mobile en salle de classe ; alors elles demandent à aller aux toilettes et les ‘’types’’ les embarquent devant l’école — avoue-t-elle […]
Peut-être sans se rendre compte de la gravité de la situation, la jeune fille explique aussi qu’il est courant que les filles traversent la frontière pour ‘’aller’’ avec des ‘’types’’ de Guyane française.
— ‘’Là-bas, la drogue circule grave, et tout le monde consomme’’.
[…]
L’explication pour tout ça, disent les habitants, c’est l’or, l’€uro, l’incompétence et la corruption. […] L’or des sites d’orpaillage de la région et l’€uro, amenés par les Français et les Guyanais qui traversent le fleuve pour faire leurs courses à Oiapoque, influencent directement le coût de la vie. Tous les jours, et surtout le week-end, des centaines d’habitants ou de touristes de la colonie française voisine débarquent au port en face de la ville à la recherche de marchandises et de divertissement — il faut lire prostitution. »

O Liberal - 08/11/2004 (1)
« Des boîtes favorisent l’exploitation sexuelle des jeunes
En Guyane française des jeunes filles du Pará sont obligées d’avoir des liaisons avec les policiers pour ne pas être expulsées du pays.
Un policier grand et maladroit de la Police Militaire française (Gendarmerie) danse avec ardeur sur un brega du groupe paraense Calypso. En uniforme, il flirte avec une fille sur la piste. Quelques minutes plus tard ils quittent l’endroit, enlacés. La scène est quotidienne à la boîte Saxo Club, à Kourou, la ville qui abrite la base spatiale, d’où sont lancés les fusées et les satellites européens. La ville, riche, tout comme une bonne partie des villes de Guyane française, y compris la capitale Cayenne, est pleine de jeunes filles du Pará et de l’Amapá qui sont exploitées, attirées par les promesses de mariage, par la possibilité d’aller en Europe, et la chance de gagner beaucoup d’argent (un ‘’programme’’ pour une nuit peut rapporter jusqu’à 100 €uros, près de 400 reais) […]

Discours de la Députée Ann Pontes (PMDB-PA), Chambre des Députés, Brasília - 03/12/2004 (http://www.florestanews.com.br/)
« Oiapoque, couloir pour la prostitution infantile ? »

« […] La prostitution, par exemple, est devenue une des principales ressources de la ville d’Oiapoque. Là-bas, des Français et des Guyanais traversent la frontière pour des ‘’programmes’’ avec des jeunes filles brésiliennes, qui sont amenées dans la ville avec l’espoir de pouvoir, un jour, passer de l’autre côté. Oiapoque est aujourd’hui la porte d’entrée de la prostitution internationale. Dans cette région agit un réseau de recrutement d’enfants et d’adolescents […] Les victimes, le plus souvent des jeunes filles qui vivent à la périphérie du Pará et de l’Amapá, et qui ont entre 13 et 15 ans, sont amenées vers la frontière, où elles se retrouvent en situation d’esclavage dans les bars et les boîtes de l’endroit. […] Certaines sont emmenées par des Français pour des week-end à Cayenne, et comme elles sont accompagnées par des citoyens du pays, elles traversent la frontière sans aucun contrôle des autorités des deux côtés […] »

Folha de São Paulo - 16/05/2005
« La frontière favorise l’exploitation des jeunes.
Une étude montre que, dans 104 villes frontalières, des crimes comme la prostitution infantile font partie du quotidien.
Les communes brésiliennes des régions frontalières sont les plus susceptibles d’abriter des cas d’exploitation sexuelle des jeunes. C’est la conclusion de l’Etude Analytique de lutte contre l’Exploitation Sexuelle Commerciale d’Enfants et Adolescents au Brésil (ESCC) […] Les enquêtes montrent que dans 104 villes frontalières avec la Guyane française, le Surinam, le Guyana, le Venezuela, la Colombie, le Pérou, la Bolivie, l’Argentine, l’Uruguay, le Paraguay, des crimes comme la prostitution infantile, le tourisme sexuel, le trafic à des fins d’exploitation sexuelle et de pornographie infantile font partie du quotidien […] »

Folha do Amapá - 17/06/2005
« Sur la frontière de l’enfer.
[…] Aujourd’hui on tue pour n’importe quoi sur la frontière avec la Guyane […] »


Le 12 octobre 2005, la Gazeta do Povo, journal du Paraná, à l’extrême sud du Brésil, met en ligne une série de reportages sur la prostitution des mineures aux zones frontières brésiliennes. La Guyane y figure en bonne place, avec en particulier deux titres suffisamment significatifs pour qu’on puisse se dispenser des détails :

« Exploitation à l’extrême.
Au point le plus septentrional du territoire brésilien, règne le tourisme sexuel, alimenté par les €uros de la Guyane française »

« Deux gamines et l’illusion de l’€uro. »


L’exploitation sexuelle de très jeunes filles (et garçons) est dénoncée sur de nombreux sites, par exemple :


Envolverde - Revista Digital de Ambiente, Educação e Cidadania - 26/06/2006
 « Des enfants de l’Enfer Vert deviennent des esclaves sexuels.
[…] Amapá-Guyane française, route de la prostitution.
Près de Cayenne, la capitale de la colonie française en Amazonie, se trouve la ville amapaense d’Oiapoque. L’essentiel de l’économie de la commune semble être le sexe, car la ville est la porte d’entrée pour la prostitution internationale en Amazonie caribéenne. Avant de poursuivre leur voyage vers les trois Guyanes, les filles subissent généralement un stage à Oiapoque. […]
Les Guyanais traversent le fleuve Oiapoque, attirés par le sexe dans la ville homonyme. Celle-ci les reçoit à bras ouverts, avec ses innombrables bars dans lesquels le crime prospère, du matin au soir, avec des marchandises de 13 ans […] »

L’autre volet récurrent des critiques brésiliennes contre la Guyane française - les brutalités alléguées contre les garimpeiros - ne se limite pas aux comptes rendus du documentaire de Philippe Lafaix évoqué plus haut. En mars 1997, trois articles de la Folha de São Paulo, s’alarmaient de la situation. Celui du 29 mars était intitulé : « Je ne savais pas que c’était cet enfer »… En fait, la question n’a pas cessé d’être d’actualité et est devenue politique :

Amapá Busca - 30/10/2006
« Barbarie sur la frontière
La Gendarmerie brutalise des Brésiliens clandestins
Près de soixante pirogues appartenant à des garimpeiros clandestins qui agissent dans la région de la Sikini sur l’Oiapoque ont été détruites par la police française. L’action de la police française, inédite dans la région qui connaît depuis de longues années des activités d’orpaillage, a révolté les garimpeiros et les habitants de Vila Brasil. ‘’Ils sont arrivés sans prévenir, ils ont tout brûlé, ils ont pris notre or et ont détruit les pirogues. Les gens se retrouvent isolés dans l’intérieur’’, a expliqué une garimpeira. Le gouverneur [de l’Amapá] Waldez Góes a regretté et condamné l’action de la police française, mais en même temps a affirmé que l’épisode ne peut pas ébranler les bonnes relations entre l’Amapá et la Guyane française. Selon des informations d’habitants d’Oiapoque, la PAF agit de façon barbare, même à l’intérieur de la commune d’Oiapoque où, lors d’une action dans une zone d’invasion connue sous le nom de Vila Vitória face à Saint Georges, elle a brûlé la maison d’un habitant sans autres explications, et sans réaction du gouvernement brésilien. »
La vídeo de Tv Amapá-Macapá est également acessible.

Folha do Amapá - 09/11/2006
« Tension sur la frontière
[…] Le climat est tendu sur la frontière. Ces dernières semaines plus de 40 embarcations brésiliennes et tout leur chargement ont été détruits par la gendarmerie et des centaines de Brésiliens ont été chassés.
Les Brésiliens se plaignent de la ‘’truculence’’ des Français et ceux-ci rendent les Brésiliens responsables de tout ce qui se passe de mauvais : assassinats, crimes contre l’environnement et prostitution. »

 
Folha do Amapá - 25/11/2006
« Conflits sur la frontière : les députés demandent l’intervention du Ministère des Affaires Etrangères. »

O Liberal - 11/05/2007
« [Les services d’] immigration de la Guyane française humilient et déportent un groupe de Paraenses
[…] Hier matin, après avoir passé neuf jours à subir des humiliations et des agressions physiques, le groupe se trouvait sur l’aéroport de Cayenne, capitale de la Guyane française, en attente du vol pour le Brésil. Les déportés ont ajouté que les policiers leur ont volé bijoux et argent, ont brûlé des vêtements et des objets personnels du groupe […] »


En Amapá, le clan Capiberibe, en la personne de Camilo et de Janete (respectivement fils - et député d’Etat - et épouse - et députée fédérale - de l’ex-gouverneur João Capiberibe), monte au créneau sur le site de la députée :


« Le député Camilo dénonce l’exploitation des Brésiliens sur les sites d’orpaillage - Brasília, 14/06/2007.
Repris dans Folha do Amapá, 15/06/2007 sous le titre « Député du PSB participe au Forum des Droits de l’Homme à Brasilia »)
« Le député d’Etat Camilo Capiberibe (PSB-Amapá) président de la Commission des Droits de l’Homme de l’Assemblée Législative de l’Amapá (CDH) a participé ce jeudi 14, au IX Forum Parlementaire National des Droits de l’Homme à Brasilia. […]
Capiberibe a dénoncé la vulnérabilité dans laquelle se trouvent les Brésiliens, en particulier Amapenses, Paraenses et Maranhenses, qui travaillent sur des sites d’orpaillage clandestins en Guyane française et au Surinam. Le député du PSB a exprimé sa préoccupation par rapport aux limites juridiques et légales pour une intervention de l’Assemblée Législative de l’Amapá sur la question des mauvais traitements survenus en territoire étranger.
‘‘Ce sont des Brésiliens qui subissent toute sorte d’humiliations, et aussi forte que soit notre bonne volonté pour intervenir, nous avons des limites légales. Je veux demander le soutien du Gouvernement Fédéral et de la Chambre des Députés pour qu’ils interviennent et assistent la Commission des Relations Extérieures de l’AL afin de garantir les droits de l’homme des Brésiliens qui se trouvent dans ces régions’’, a-t-il souligné.
[…] Le socialiste a remercié le soutien de la CDHM à l’Audience Publique d’Abus Sexuel sur des Enfants, réalisée le 17 mai, à laquelle a participé l’assesseur technique de la CDHM, Amarildo Formentini. Capiberibe s’est montré préoccupé par le trafic d’êtres humains, en particulier de femmes et d’enfants amazoniens vers des zones d’orpaillage en Guyane française et au Surinam, situation qui a déjà été objet d’enquête de la CDHM en 2006 […] »

et
« La députée Janete demande la protection des Brésiliens en Guyane - Brasília - 27/06/2007
« La députée fédérale Janete Capiberibe (PSB/AP) a exigé du Secrétaire Général des Affaires Etrangères des mesures de protection pour les Brésiliens qui travaillent dans des mines en Guyane française et au Surinam, et pour les femmes et enfants victimes du trafic de réseaux de prostitution sur des itinéraires qui traversent l’État d’Amapá. »


Enfin, tout récemment, dans un journal très loin de notre frontière :


O Estado de São Paulo - 24/08/2007
« La France veut fermer la Guyane à l’invasion des Brésiliens
[…] Maintenant, ceux qui risquent de commencer à souffrir avec les politiques [de Nicolas Sarkozy] sont les Brésiliens qui pratiquement tous les jours passent la frontière entre l’Amapá et la Guyane française. […]
Pour les Français, la décision de renforcer le contrôle s’impose face à l’augmentation sans précédent du nombre de personnes vivant dans les bourgs français installés au bord du fleuve Oyapock, frontière naturelle avec le Brésil. Un des exemples est la ville de Saint-Georges. Les chiffres officiels indiquent que l’endroit a doublé sa population en seulement quatre ans. Aujourd’hui on y compte 3 600 habitants, et la crainte est que la population monte à 7 mille pour 2010 si le flux des clandestins continue.
Les autorités françaises arguent qu’elles ont de plus en plus de difficulté à assumer les services publics dus aux citoyens. ‘’Saint-Georges ne doit pas être le réceptacle de tous ceux qui viennent ici chercher un Eldorado’’ a affirmé Estrosi la semaine dernière dans un reportage du Monde. »


C’est suffisant…

Toute démagogie mise à part, la question soulevée par les Capiberibe n’est ni anecdotique ni nouvelle. Le député Benedito Dias (PP de l’Amapá) a déposé le 5 octobre 2004 un projet de création d’une commission chargée « d’enquêter sur la situation des orpailleurs brésiliens en Guyane française ». Et déjà, en juin 1993, le polémique sénateur de l’Amapá Gilvam Borges, à l’époque député, avait prononcé un discours (21 mai 1993) « protestant contre la politique discriminatoire mise en œuvre par le gouvernement français contre les Brésiliens en Guyane française ».


Une campagne de sensibilisation a lieu actuellement dans l'Etat d'Amapa contre les violences sexuelles. Ici, cette affiche sur les murs d'Oyapoqué en est une illustration. Photo Philippe Boré
Tout ne va pas pour le mieux à l’écart des rituels diplomatiques et des réceptions chaleureuses, et il y a effectivement de la tension derrière les accolades et les caipirinhas. Les accusations d’exactions de la part de la gendarmerie française ne peuvent être dissociées de la guérilla d’intox que le patriotisme brésilien aime pratiquer : quand on est confronté chez soi à des mafias policières corrompues et dangereuses, c’est une revanche que de s’en prendre aux cowboys du puissant et civilisé voisin français.

On sait que les personnes impliquées sont des clandestins pillant les ressources de la Guyane, polluant son environnement, et souvent coupables, dans les lieux qu’ils fréquentent, de comportements délictueux. C’est peut-être surréaliste, mais surtout caractéristique d’une nation qui s’est historiquement fondée sur une expansion sans barrières ni règles, et qui s’est donné comme mythe pionnier et conquérant les Bandeirantes du 17ème siècle, la pire espèce d’assassins et d’esclavagistes que le Brésil ait connu. L’intérieur de la Guyane est considéré comme vierge, donc il appartient aux premiers qui l’exploitent. Et les propos tenus montrent que, pour certains, la légitimité est de leur côté et que les Français abusent de droits qu’ils n’ont pas.

Ce qui n’était pas prévu, c’est la montée de moins en moins silencieuse d’une rancœur sourde contre la France et sa « colonie » riche, privilégiée et mal accueillante.

Comme en écho, en janvier de cette année, la Folha do Amapá (30/01/2007) dans un article intitulé « Frontière sans contrôle » rapporte les préoccupations du président du Conseil Régional de la Guyane sur l’absence de l’État brésilien à Oiapoque, et conclut ainsi : « Parmi les Guyanais se fait jour un sentiment de rejet par rapport au pont, ce qui ne présage rien de bon pour la suite des relations transfrontalières. »

A propos de pont, il y a un précédent. C’est à l’autre bout du pays, à l’extrême sud du Brésil, à la frontière avec le Paraguay. Et l’on comprend que la géopolitique brésilienne sera comblée avec ses deux extrêmes reliés au reste du continent par des symboles majeurs de la communication, de l’échange, de l’union. Mais sur le terrain et au quotidien le système fonctionne pour des satisfactions moins mirobolantes :


Veja, 17/05/2007 [extrait d’un article très complet]
« La révolte des oranges.
Le Pont de l’Amitié, qui relie Foz do Iguaçu, au Paraná, et Ciudad del Este, au Paraguay, est le meilleur exemple des difficultés que le Brésil affronte pour contrôler ses frontières. Depuis les années 1980, le pont est le paradis des contrebandiers, qui achètent du côté paraguayen des marchandises pirates ou importées, pour les revendre au Brésil. Au cours des derniers mois, le Pont de l’Amitié s’est périodiquement transformé en champ de bataille. Tous les quinze jours, en moyenne, le passage est bloqué par des manifestants qui menacent les douaniers avec des gourdins et des pierres. La plupart d’entre eux sont des ‘’oranges’’, comme on appelle le Brésiliens embauchés pour traverser le pont plusieurs fois par jour, transportant continuellement des colis de contrebande. Pour chaque parcours entre la ville paraguayenne et la ville brésilienne, l’orange gagne 10 reais. […]
Depuis que les opérations de contrôle ont commencé, plusieurs agents reçoivent des menaces, et au moins dix d’entre eux ont subi des représailles des contrebandiers. Récemment, un policier […] a essuyé un coup de feu qui lui a frôlé le crâne […] alors qu’il escortait deux bus chargés de marchandises de contrebande vers le stationnement des Douanes. […]
Récemment, les médicaments sont venus s’ajouter à la liste des produits les plus falsifiés du pays. En 2005, les Douanes ont appréhendé plus de 150 000 boîtes de faux médicaments, dont des anti-inflammatoires, des analgésiques et même des comprimés contre l’hypertension.
La seconde nouveauté en ce qui concerne la contrebande au Pont de l’Amitié est que la figure folklorique du porteur de sac, qui va à Ciudad del Este acheter de petites quantités de marchandises pour les revendre à ses voisins, a pratiquement disparu. Aujourd’hui 90 % du trafic est réalisé par de gros contrebandiers, qui appartiennent à des réseaux internationaux du crime organisé, et n’ont pas peur d’affronter la police […] »


…avec les corollaires biens connus : dépendance de toute la région à l’argent du trafic, corruption, violence…


Photo Philippe Boré

Tout cela est trop malsain. La Guyane n’est pas forcément l’épicentre du sinistre, mais elle est, avec trop de facilité, entraînée dans cette débâcle qui désespère en premier la majorité des Brésiliens, livrés, comme pour tout le reste, à l’incurie et à la corruption.


A Saint-Georges, les piroguiers brésiliens, revêtus d'un tee-shirt de couleur numéroté, vous proposeront leurs services pour vous faire traverser le fleuve. Mais comme dit la devise insrite sur le canot : «Pourquoi se presser si le futur est la mort».
Photo Philippe Boré

Il y a assez de matière visible et invisible dans cet univers pour qu’on ne puisse pas nier l’évidence : aujourd’hui, la Guyane-France - symbolisée par le glyphe magique « € » - est impliquée dans un vaste système régional amazonien de criminalité polymorphe et de non-droit. Et cela se sait. Et va se savoir encore plus.

Le pont sur l’Oyapock sera le deuxième symbole, et il est de nature à attirer sur nous les regards de tous ceux qui dénoncent les scandales humanitaires. On se mobilise pour les tortues, mais pas pour les fillettes prostituées ? La Guyane a-t-elle les moyens de continuer à s’offrir une telle image ? De se croire indemne et innocente, îlot faussement naïf de droiture au milieu d’un océan fangeux ?

Rien d’inédit, aucun scoop dans ce qui vient d’être relaté. Tout est parfaitement connu de tout le monde, depuis les plus hauts responsables français et brésiliens, jusqu’aux trafiquants, esclavagistes, proxénètes et pédophiles qui circulent librement parmi nous, en particulier entre et sur les deux rives du fleuve.

Mais quelle importance tous ces trafics, ces fortunes douteuses qui s’accumulent déjà et vont s’accumuler encore plus sur ses berges boueuses ? Ce qui compte c’est le « développement » : un pont, avec ses accessoires et annexes, à coup de centaines de millions (d’€uros et encore plus de reais), dont les entreprises brésiliennes ont obtenu la construction. Les requins qui hantent les ministères et les palais de gouvernement ont déjà flairé détournements colossaux et pots de vin juteux. Le sort de la population a toujours été le dernier souci d’une classe politique sans scrupules et prédatrice.

Pourquoi ne pas se demander si l’argent englouti dans le béton et les poches d’une clique véreuse n’aurait pas permis de faire d’Oiapoque une vraie ville, et de faire avancer le développement de Saint-Georges sur des bases saines, autrement que sous protection militaire ?

Le Brésil devra terminer de goudronner la piste Oiapoque-Macapá. Si la pompeusement dénommée BR 156 devenait un jour une vraie route, nos amateurs de jeunes marchandises n’auraient même plus à salir les jantes rutilantes de leurs 4x4 pour jouir, le temps d’un long week-end, des plaisirs autrement plus raffinés offerts par la capitale Macapá.

Inversement, est-ce que tous les véhicules brésiliens censés circuler un jour sur nos routes auront été vérifiés, contrôlés, fouillés ? Il n’y en a pas pour l’instant. La gendarmerie impose de telles contraintes paperassières que nos voisins n’insistent pas.

On ne peut plus faire l’économie d’une saisie à la fois globale et minutieuse du dossier Pont, où les motivations géopolitiques françaises et brésiliennes doivent cesser de masquer une réalité sordide. « Ils » expliquent que, justement, cette construction va contribuer à une amélioration de la situation, va apporter progrès et développement… Sûr qu’avec l’afflux massif d’ouvriers et de techniciens bien payés, il va falloir recruter encore plus de jeunes prostituées.

Les interrogations sont multiples, et insuffisamment soulevées pour l’instant. Alors il faut publiquement s’emparer du dossier. Evaluer le ratio investissement public / bénéfices privés. Peser soigneusement les miettes à ramasser sur notre frontière, par rapport au gâteau gargantuesque qui se cuisine de l’autre côté.

Il faut surtout aider nos voisins de l’Amapá, ceux de la frontière en particulier, à accéder à des conditions humaines et sociales dignes, en prenant ce pont en otage, en le refusant, en le dénonçant tant que leurs responsables et gouvernants n’auront pas transformé leur berge de l’Oyapock en lieu de vie et d’activités décentes. Car ce projet est commun, payé à 50% par nos impôts, signé par le Président de la République et voté par les députés et sénateurs de la République Française. Nous en sommes copropriétaires. Nous avons un devoir d’ingérence qui nous légitime à exiger des comptes humanitaires là où notre pont va planter ses piles.

Il ne s’agit pas d’être contre un pont, contre une route, contre des hôtels et des casinos, ni même contre des bordels si c’était légal et contrôlé. Le monde est ainsi fait, et condamné à s’assumer et à avancer.

Mais on est contre quiconque profite, vole et arnaque, salit, détruit, exploite et avilit, et exhibe avec arrogance les millions de son butin, ment et jure de sa bonne foi, prend les citoyens pour des gogos (babacas en sous-titre), et leur fait croire que tout ça c’est pour leur bien.

Gérard Police
gerard.police@blada.com

Septembre 2007

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1. C’est à cette date que O Liberal de Belém lance la publication, sur plusieurs éditions, d’un dossier dramatique et choquant sur l’émigration brésilienne en Guyane française et au Surinam (rappelé par blada.com il y a quelques mois).

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