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Assassinat de Kadhafi :
l’Afrique qui pleure, l’Afrique qui rit,
et l’Occident qui exulte.

Par Lawoetey-Pierre AJAVON

Lawoetey-Pierre AJAVON est Docteur 3ème cycle en Ethnologie, et Docteur d'Etat ès Lettres et Sciences Humaines (Anthropologie des Sociétés Orales). Enseignant-chercheur en Histoire et en Anthropologie, il est auteur de plusieurs articles dans des revues spécialisées. Son dernier ouvrage « Traite et esclavage des Noirs, quelle responsabilité africaine ? » est paru aux éditions Ménaibuc à Paris en 2005.


Après huit mois de cavale, les rebelles du CNT armés et soutenus par leurs commanditaires occidentaux et l’OTAN ont fini par avoir raison du sphinx du désert, celui qui s’était auto-proclamé « Roi des rois d’Afrique ». Exit donc Kadhafi, après ses voisins plus chanceux, Ben Ali et Moubarak, balayés par le « printemps arabe » dont le guide de la Jamahiriya arabe libyenne avait minimisé l’ampleur ainsi que les dommages collatéraux sur son propre pays. Sans doute par excès de confiance ou le sentiment d’avoir réussi à réintégrer le cercle restreint des nations dites « civilisées », après deux décennies de mise en quarantaine, pour cause de soutien au terrorisme international.

Fidèle à lui-même, Kadhafi est mort comme il l’avait souhaité: en martyr, les armes à la main, dans sa région d’origine de Syrte. De cela, il avait prévenu ses ennemis. Il n’était pas question pour lui de partir en exil ni d’être traîné devant un quelconque tribunal dirigé par des « rats », terme par lequel il désignait méprisamment les rebelles du CNT. Mais, savait-il seulement que son destin était déjà scellé le 17 octobre, soit trois jours avant son assassinat, par Hillary Clinton lors de sa visite-éclair à Tripoli ? « Nous espérons, avait déclaré cette dernière aux leaders du CNT, qu’il sera capturé ou tué bientôt, ainsi vous n’aurez plus à avoir peur de lui et vous pourrez aller de l’avant ». Il ne restera qu’aux exécutants assoiffés de vengeance d’en faire leur propre lecture.

Je l’ai maintes fois écrit et soutenu ici et ailleurs : Kadhafi n’était pas un ange. Sa longévité au pouvoir (42 ans), ses nombreux meurtres extrajudiciaires, les enlèvements et disparitions de ses opposants à travers le monde, le manque de liberté d’expression dans son pays transformé en un Etat héréditaire, le racisme à l’égard des travailleurs immigrés subsahariens pour ne citer que ces griefs, ont fini par discréditer « le Roi des rois d’Afrique » aux yeux de bon nombre d’Africains, même auprès des ardents défenseurs de la cause panafricaniste dont se réclamait Le Guide. La question n’est pas ici d’aimer ou de ne pas aimer Kadhafi, mais de rechercher les vraies causes de la guerre que lui livrent les puissances occidentales.

Malgré les frasques et les sautes d’humeur incontrôlable du Guide libyen, appartenait-il à l’occident et son bras armé, l’OTAN, d’imposer sa vision démocratique par des armes ? Cette démocratie de la canonnière aux relents d’or noir, s’imposant au mépris de nombreuses vies humaines que les puissances occidentales prétendaient pourtant protéger contre la furie vindicative de Kadhafi. Osera- t-on poser un jour poser la question de savoir pourquoi la résolution 1973 du Conseil de Sécurité de l’ONU prévoyant l’instauration « d’une zone d’exclusion aérienne » s’est-elle subitement muée en une déclaration de guerre contre un pays souverain et en un feu vert d’assassinat contre son président, alors que le Tribunal Pénal International souhaitait l’ arrestation et le jugement de ce dernier? L’Afrique noire ne sera-t-elle pas autorisée à demander des comptes au CNT pour les pogroms racistes perpétrés à l’encontre des subsahariens (Noirs) accusés à tort ou à raison d’être des supplétifs des forces pro Kadhafi, sous l’œil complice des forces de l’OTAN ?

Amnésiques, l’occident et l’auto-proclamée « communauté internationale » qui exultent à l’annonce de l’assassinat commanditée de Kadhafi osent à peine reconnaître que l’homme qu’ils vouent aujourd’hui aux gémonies est celui-là même à qui ils déroulaient hier leurs tapis rouges. « On est aujourd’hui à se demander quel péché Kadhafi a-t-il commis ces dernières années pour que son rapport avec les puissances occidentales se soit si gravement dégradé ? » s’interrogeait un journaliste guinéen. Car, la famille Kadhafi a bénéficié des faveurs et des honneurs dignes de leur rang, pour ne pas dire de leurs pétrodollars, de la quasi-totalité des chefs d’Etat européens et américains. Sans remonter plus loin, rappelons après celle de Jacques Chirac en 2004, la visite officielle de Nicolas Sarkozy à Tripoli en 2007, et quelques mois plus tard, l’invitation à Paris de l’ancien dirigeant libyen qui eut l’outrecuidance de planter sa tente bédouine dans les jardins de Luxembourg. Plus près de nous, la Secrétaire d’Etat américaine qui apportait son soutien aux leaders du CNT à Tripoli le 17 octobre 2011, est celle-là même qui recevait chaleureusement à Washington, le 21 avril 2009, Moatassim Kadhafi, conseiller pour la Sécurité Nationale de son Père. Pour faire tendance, la respectable institution internationale n’a pas hésité à nommer Aïcha Kadhafi, fille de l’ex-guide de la Révolution libyenne, ambassadrice de bonne volonté de l’ONU en 2004, avant de lui retirer ce titre seulement en février 2011, au début du soulèvement.

Outre leurs accointances politiques, les intérêts économiques entre le régime libyen, les pays européens, et les Etats-Unis, ont toujours été convergents. Quelques exemples parmi tant d’autres de la présence des fonds souverains libyens dans de grands groupes en Occident montrent à quel point Kadhafi a pu, à la faveur de ses pétrodollars, imposer sa loi au marché des pays qui le diabolisent aujourd’hui : investissement dans le CAC 40, Alcatel Lucent (communication et défense), Lagardère (presse, télévision…) en France ; prise de parts dans Exxon, Chevron, Pfizer, et même dans deux groupes travaillant avec le Pentagone (Haliburton et Honeywell) aux Etats-Unis ; prise de participations dans GlaxoSmithKline et BP en Angleterre.

Sur le continent, la disparition de Kadhafi divise les Africains, écartelés entre ceux qui lui reprochent sa gestion autocratique et patrimoniale d’un pouvoir sans partage, et ceux qui saluent en lui un vrai panafricaniste dont la sagesse fut de mettre les richesses de la Libye au profit de son peuple, qui - fait rarissime sur le continent - bénéficie de nombreux avantages : indemnité de chômage, logement et soins de santé gratuits pour ne citer que ces exemples.

Les pourfendeurs de Kadhafi applaudissent le départ d’un dictateur en moins de la scène politique africaine et gardent de lui le souvenir d’un « fauteur de troubles », pour qui tous les moyens étaient bons pour parvenir à ses fins expansionnistes: être le « Roi des rois d’Afrique ». Pour ce faire, il n’aura pas hésité à financer et à soutenir diverses rebellions contre les Etats centraux en Afrique, et à fomenter des coups d’Etat comme en Mauritanie tout dernièrement. On rappellera l’invasion de la bande d’Aozou au Tchad par l’armée libyenne en 1973, avant d’être repoussée par les forces françaises positionnées à N’Djamena, le soutien de Kadhafi aux rebelles Touaregs qui ne cessaient de déstabiliser le Nord du Mali et du Niger. On lui reprochera également son soutien à Amine Dada lors du conflit ougando-tanzanien en 1978-1979 où il fit intervenir 3000 militaires. Allié idéologique et militaire de l’ex-chef de guerre libérien Charles Taylor, Kadhafi ne se privait pas de prendre parti dans la rébellion en Centrafrique. Enfin, ses ennemis ne sont pas prêts de lui pardonner son implication dans l’attentat, en plein désert nigérien, contre un avion français d’UTA dans lequel périrent 170 personnes, dont des Français et plusieurs Africains.

A l’inverse, les Africains qui pleurent leur héros préfèrent eux, mettre à son passif plusieurs réalisations. Au plan politique, il reprendra l’idéologie panafricaniste des Etats-Unis d’Afrique, chère à Kwame N’Krumah, en donnant naissance en 1999, dans sa ville natale de Syrte, à l’Union Africaine, selon lui, seul moyen pour l’Afrique de s’imposer sur la scène internationale. La création en février 1998 de la communauté des Etats-sahélo-sahariens, qui compte actuellement 28 pays africains, relève également de l’initiative de Kadhafi. Devenu mécène et mentor de la quasi-totalité des chefs d’Etat africains qu’il abreuvait de pétro dollars, on ne compte plus les investissements économiques de Kadhafi sur le continent. Télécoms au Niger, au Tchad, en Zambie, mines au Congo Démocratique, développement du secteur agricole au Nigéria au Tchad, et au Mali (100 000 hectares de terres exploitées, pour 85 millions d’euro). Le secteur hôtelier n’est pas en reste comme au Togo (Hôtel du 2 Février) ou en Gambie (complexe Jerma Beach Hôtel).

Les Africains « orphelins de Kadhafi » ne manquent pas de fustiger l’hypocrisie, l’ingratitude et l’attitude timorée de la plupart des dirigeants du continent qui, après avoir bénéficié des mannes pétrolières et des largesses de Kadhafi, ont tôt fait, comme Abdoulaye Wade du Sénégal, de trahir leur ex-bienfaiteur, pour s’aligner sur la position des occidentaux. Ils mettent en avant le courage du guide libyen, le seul à tenir tête à l’Europe et à l’Amérique. Si certains n’hésitent pas à le hisser au rang de martyr, d’autres osent symboliquement comparer les conditions de sa mort à celles du Christ. « Un lion vient de tomber » s’exclamera entre autres sur Facebook une Sénégalaise, en hommage à Kadhafi.

Kadhafi a été assassiné au nom d’une vision très sélective de la démocratie imposée par l’Occident. « Les principales puissances occidentales, affirmait l’ex-président sud-africain Thabo Mbeki, ont décidé de changer le régime libyen quel que soit le coût pour ce pays africain. Leur intention est de produire un résultat politique qui servirait leurs intérêts. » Aussi, les peuples africains auront du mal à comprendre l’acharnement de ces puissances occidentales contre Kadhafi, pendant qu’elles entretiennent d’étroites relations avec d’autres dictateurs qui n’ont rien à envier au Guide libyen. N’guema, Biya, Sassou, Déby, Compaoré, Bozizé, etc., qui doivent leur survie politique à leur assurance-vie labellisée Françafrique, peuvent  donc dormir sur leurs deux oreilles.

Il est certain que la mort de Kadhafi créera plus de problèmes qu’elle n’en résoudra. Les bombardements de l’OTAN qui ont permis le sac des dépôts d’armements dont certaines  armes offensives se retrouvent déjà dans les mains de groupuscules fondamentalistes, constituent à terme, une source d’insécurité et d’instabilité pour la sous-région sahélo-saharienne, constamment menacée par l’Aqmi, alliée d’Al Qaida. De plus, ce n’est un secret pour personne que le CNT est traversé par des courants inconciliables (islamistes modérés, fondamentalistes, Berbères, djihadistes…), sans compter tous les transfuges de l’ancien régime.  Pour gouverner, les nouveaux maîtres de la Libye devront, sans se compromettre, trouver un consensus entre toutes les tendances hétéroclites, pour ne pas dire contre-nature. Certains de ces éléments radicaux nous promettent déjà comme mode de gouvernement, la Charia. Merci messieurs Sarkozy, Cameron, Obama, d’avoir introduit des loups dans la bergerie des Libyens. Enfin, risquent de ressurgir les problèmes tribaux que Kadhafi était parvenu tant bien que mal à contenir : la méfiance atavique de la Cyrénaïque à l’égard de la Tripolitaine. C’est dire que les nouveaux dirigeants libyens et leurs parrains ont du pain sur la planche.

Lawoetey-Pierre AJAVON
Octobre 2011

 


Du même auteur, sur blada.com


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