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Fillon et Copé : de l’« africanisation »
de la crise électorale à la tête de l’UMP

Par Lawœtey-Pierre AJAVON

Enseignant-chercheur en Histoire et en Anthropologie, Lawoetey-Pierre AJAVON est Docteur 3ème cycle en Ethnologie et Docteur d'Etat ès Lettres et Sciences Humaines (Anthropologie des Sociétés Orales). Il est auteur de plusieurs articles dans des revues spécialisées, et d'un ouvrage « Traite et esclavage des Noirs, quelle responsabilité africaine ? » paru aux éditions Ménaibuc à Paris.

Deux présidents autoproclamés à quelques minutes d’intervalles, des soupçons de fraudes et de bourrages d’urnes, une commission électorale supposée partisane, recomptage des bulletins de vote, médiation d’une personnalité indépendante… Devinez où se déroule ce psychodrame politique ? Ce n’est ni à Lomé, ni à Abidjan, ni à Libreville, ni enfin à Kinshasa, bref, dans un de ces Etats africains méprisamment nommés « Républiques bananières » dont un ancien président français disait il y a quelques années qu’ils « n’étaient pas mûrs pour la démocratie ». Ce spectacle se déroule bien à Paris, au sein d’un grand parti démocratique de la Droite française, l’UMP.

Même si la lutte fratricide que se livrent au sommet de leur parti les deux François, Copé et Fillon, ne concerne pas l’Etat français, cela a un air de déjà-vu ou d’une sorte de remake sous d’autres cieux tropicaux, se donnant ainsi à observer comme un condensé des drames politiques qui agitent constamment les autocraties françafricaines lors de chaque consultation électorale.

Que n’aurait-on pas supputé si cette guéguerre pour le pouvoir, à la rue Vaugirard (siège de l’UMP), avec son lot de grand déballage et de petites phrases assassines avait lieu en Afrique ? D’aucuns n’auraient pas hésité à proclamer de manière péremptoire que les Africains n’étaient « pas assez entrés dans l’histoire ».

Aussi, pour régler leurs différends, ne faut-il pas inviter les deux protagonistes umpéistes sous un arbre à palabres ?, que dis-je ?, plutôt sous les chênes centenaires du Bois de Vincennes. Les Africains ne pourraient-ils pas envisager l’envoi de leurs propres observateurs pour superviser les élections à l’UMP, comme le font régulièrement les observateurs français concernant la véracité des scrutins et leurs résultats sur le continent noir ? En lieu et place de la Commission d’organisation et de contrôle des opérations électorales (Cocoe, organe interne indépendant) de l’UMP dont l’impartialité est mise en doute par Fillon, la Commission électorale nationale indépendante (CENI) du Togo, ou la Commission électorale indépendante ivoirienne (CEI) pourraient par exemple faire l’affaire. Histoire d’enseigner aux cadres de l’UMP comment on peut gagner des élections perdues. Alain Juppé étant impuissant à réconcilier les deux belligérants, pourquoi ces derniers ne solliciteraient pas la médiation « indépendante » de Blaise Compaoré, le président burkinabè qui a fait ses preuves dans le règlement de plusieurs crises politiques en Afrique ?

Copé et Fillon seraient-ils devenus à leur corps défendant des parangons en miniature des candidats africains aux élections présidentielles ? Les chars, les bombes lacrymogènes et les crépitements des Kalachnikovs en moins.

La preuve par cinq de  « l’africanisation » de la crise politique à l’UMP

  1. Deux présidents pour un fauteuil : Entre 2005 et 2012, l’Afrique a connu pas moins d’une vingtaine d’élections présidentielles contestées ou litigieuses, à l’issue desquelles le Togo, le Gabon, la Côte-d’Ivoire et le Congo Démocratique entre autres, ont vu à leur tête des présidents officiellement proclamés (Gnassingbé, Ali Bongo, Laurent Gbagbo, Joseph Kabila) et des présidents auto-proclamés (Bob Akitani, André M’ba Obame, Alassane Ouattara et Etienne Tishsekedi). En somme, comme Copé et Fillon.
     
  2. Les accusations de fraudes, de bourrages d’urnes et de non prise en compte de bulletins de certains électeurs  font souvent partie des nombreux griefs des opposants contre les régimes en place. Au Togo, Bob Akitani accusait à l’époque son adversaire, Faure Gnassingbé, d’avoir bourré les urnes dans les régions septentrionales, réputées favorables à ce dernier, ignorant les voix des électeurs dans les quartiers traditionnellement acquis à l’opposition dans le Sud. Tout comme Gbagbo qui dénonçait des fraudes dans le nord de son pays tenu par la rébellion pro-Ouattara. On se rappelle que le soir de la proclamation des résultats à l’UMP, Jean-François Copé pointait du doigt les bulletins litigieux à Nice, fief d’Eric Cotti, un proche de François Fillon. Ce dernier dénonçant à son tour « l’oubli » des voix des électeurs de l’Outre-mer.
     
  3. Les commissions électorales africaines, comme la Cocoe, pas vraiment indépendantes. La posture « partisane » de la Cocoe, chargée de la proclamation des résultats à l’UMP constitue l’un des points de contestation soulevés par les « fillionistes ». L’ancien ministre Eric Woertz, un proche de Fillon,  ne déclarai-il pas n’avoir que peu de confiance dans cette commission acquise à Copé ? A l’instar de la CENI togolaise  et de la CEI ivoirienne, majoritairement composées des partisans et caciques des candidats officiellement proclamés élus.
     
  4. Fillon a pu obtenir lui, le recomptage des voix. On se souvient que Gbagbo avait exigé la même chose mais, sans succès.  Les requêtes  du Togolais Akitani, du Congolais Tshisekedi et celles du Gabonais Obame avaient essuyé les mêmes fins de non- recevoir de la part de leurs concurrents vainqueurs.
     
  5. Reprendre les élections à l’UMP comme le suggérait l’ex-président Nicolas Sarkozy ? Ce fut  également le leitmotiv des malheureux candidats aux élections présidentielles africaines.  Que neni,  avait clamé haut et fort le « président élu » Copé, sûr de sa victoire, préférant plutôt tendre la main au vaincu. Certains militants ont même suggéré une direction collégiale du Parti. Une sorte de gouvernement d’union nationale à l’africaine, tel que Gbagbo et Kabila le proposaient à leurs adversaires politiques.

Quelle que soit l’issue de la guerre à la tête de l’UMP, il n’y a aucun doute que cette crise laissera des traces au sein du plus grand parti d’opposition en France. Au-delà de ce Parti, c’est la démocratie dans son ensemble qui aura pris un sérieux coup au pays des Droits de l’Homme. A l’UMP de démontrer aux Français qu’elle n’est pas en train « d’entrer dans l’histoire » à reculons.

Quant aux donneurs de leçons de démocratie à l’Afrique, ils feraient mieux de méditer ce vieux proverbe ewe-mina du Togo : « celui qui se baisse pour regarder le derrière de son voisin prend le risque d’exposer à son tour son propre derrière à la vue des autres ».

Lawœtey-Pierre AJAVON

Décembre 2012
 


Du même auteur, sur blada.com


 


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