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Violences kourouciennes

Malgré les efforts déployés par les forces de gendarmerie, le sentiment d’insécurité demeure très vif à Kourou, après la vague d’agressions et de cambriolages qui vient de sévir sur la ville.


Après de nombreuses protestations collectives presque lointaines, si les Kourouciens ont réussi à faire prendre en compte leur sentiment d’insécurité, il leur reste encore à faire reconnaitre la réalité de faits fort douloureux, et bien peu pris en charge, parce que banalisés : les traumatismes causés par les agressions physiques extrêmement violentes avec menaces de mort, et les vols répétés faits de nuit pendant qu’on sommeille.

La gendarmerie de Kourou reconnait huit vols à main armée depuis le début du mois, et trente cambriolages. Les événements semblent s’être nettement accélérés pendant la fête de Kourou, le week end dernier. Ainsi, le lieutenant Alain Gestas, en poste depuis 4 ans à Kourou, admet que c’est la première fois qu’il constate autant de désordres de toutes sortes pendant la durée de la fête.

Cinq ressortissants Guyaniens viennent d’être arrêtés, dont quatre en route vers leur pays d’origine à bord d’un taxi collectif : un butin qui semble résoudre une dizaine de cambriolages et quatre vols à main armée.

« J’ai souvent été dévalisée » confie Christine Bartaud, la responsable de la Parfumerie Club de Simarouba, attaquée dans sa boutique le 13 novembre, mais poursuit-elle «je n’avais jamais été agressée, pourtant je savais bien que ça allait m’arriver un jour.» Ceinturée par deux malfaiteurs armés de couteaux, elle a donné sa caisse. Sur le moment, elle a raconté les faits avec une sorte de détachement. Mais une quinzaine de jours plus tard, elle est bien obligée de constater sa propre angoisse : « Je sors de mon magasin à pas de loup, en regardant tout autour de moi, et j’ai même peur d’aller dans la réserve », dit cette femme pourtant courageuse et solide.

Telle autre jeune femme de 26 ans, née à Kourou, n’avait encore jamais été agressée. Agent de voyage, elle a été attaquée le 18 novembre sur son lieu de travail. Elle était au téléphone lorsqu’ils sont entrés. Les deux agresseurs ont sorti des couteaux et ont coupé le fil du téléphone. Puis ils l’ont trainée vers le fond de la boutique, un couteau pointé sur le ventre. Elle s’est vue morte ou violée. La caisse ne contenait plus que 20 euros, elle venait d’être prélevée. Ne la croyant pas, ils l’ont malmenée. Depuis, elle ne dit pas deux phrases sans regarder à droite et à gauche, "maintenant, j’ai peur de tout le monde", ajoute-t-elle.

Dans la foulée, les deux malfaiteurs sont allés directement dans un magasin de confection de Kourou, quelques minutes plus tard, commettre le même forfait.

Les confrontations auxquelles ces deux femmes se sont rendues n’ont pas encore permis de confondre les agresseurs.

Ainsi se sont succédés les agressions et les cambriolages, avec un point fort : la fête de Kourou.

Jeudi 20 novembre dans la nuit, Patrick M. se faisait cambrioler : ils ont scié les gonds et déposé la porte de son garage, pour voler un moteur de bateau et des outils. Deux jours plus tard, le samedi 23, ce même Patrick portait secours à une institutrice agressée devant chez lui, à 10 heures du soir. « L’homme la serrait à la gorge et lui tapait dessus » raconte Patrick « elle s’était mise en boule pour éviter les coups et elle hurlait ». L’homme a pris la fuite en lui arrachant sa chaîne. Il serait actuellement sous les verrous.

Pierre Ribardière, cambriolé à son domicile, «avec menace par arme blanche», samedi 22 novembre à 4h00 du matin, par deux hommes.

Un marchand de sandwiches du bourg (Super chef), pensant pouvoir résister à ses agresseurs pourtant armés, a dû laisser sa caisse et les bijoux qu’il portait après avoir reçu des coups de crosse sur la tête : c’était dimanche 23 novembre à 4h00 du matin.

Ce même dimanche, vers 19h30, une jeune femme regardait tranquillement la télévision chez elle. Les voleurs sont entrés en découpant la moustiquaire. Elle a crié, son mari est arrivé, a lancé une table sur l’un des agresseurs, mais l’autre a saisi la jeune femme et lui a mis un pistolet sur le cou, et il a tiré. Le coup n’est pas parti (pas de munitions ?). Les récits qui viennent de toutes parts ne sont pas là pour la rassurer : Comme cette famille de la rue Toscanini, buvant tranquillement un verre sur sa terrasse en compagnie d’amis (une dizaine de personnes), dimanche 23 novembre vers 21h, attaquée par trois bandits armés.

Alertée par les agressions de commerçants, Françoise Burglin, présidente de l’Union des Commerçants, Libéraux et Artisans de Kourou, a pris les contacts professionnels qui s’imposaient. Un important commerçant asiatique de la place lui a confié que depuis un mois environ , il voyait de nombreux visages qu’il ne connaissait pas et qu’on lui achetait tellement de pieds de biche et de cisailles qu’il avait décidé de les retirer des rayons pour ne les vendre qu’à des clients sûrs. Selon cette même source, trois commerçants asiatiques se seraient fait dévaliser (deux au bourg et un au village Saramaca), mais, la résignation aidant, ils ne semblent pas avoir déclaré le vol.

Les cambriolages divers et variés alimentent les conversations entre amis, chacun ayant dans son entourage une ou plusieurs personnes dévalisées tout récemment, si ce n’est agressée. Certains sont plus chanceux que d’autres. Le GuyaRock Café, cambriolé mercredi 19 novembre à 9 heures du matin, se dit rassuré par la façon dont les choses se sont passées : l’alarme s’est déclenchée, et la société SGPG aussitôt arrivée sur les lieux - de même que la gendarmerie - a pu intercepter le cambrioleur et récupérer le matériel dérobé : un vidéo-projecteur et une guitare.

Certains informateurs font état de vols d’armes, et d’importantes bagarres sur la fête de Kourou nécessitant des opérations de répressions musclées, mais ces faits ne nous ont pas été confirmés par les autorités, qui ont constaté de simples bagarres réprimées en partie par la police municipale.

Les chiffres suivants nous ont été communiqués par le Commandant Bruder, de la gendarmerie de Kourou.

Depuis le début de l’année 2003 à Kourou :
  • 248 cambriolages à fin octobre + 30 au 27 novembre = 278 cambriolages au 27 novembre contre 236 cambriolages en 2002
  • 58 vols à l’arraché à fin octobre 2003 contre 95 en 2002
  • Vols à la roulotte : 168 à fin octobre 2003 contre 232 en 2002
  • Vols de voiture : 49 en 2002 contre 43 à fin octobre
  • 400 interpellations à fin octobre 2002. Environ 50% des cas seraient élucidés.
Reste que la situation des ressortissants du Guyana est un problème pour les autorités. Malgré les affirmations de ministres successifs, aucun accord n’a encore été trouvé avec le Guyana. Les personnes du Guyana en situation irrégulière, contrairement à ce qu’affirmait encore récemment Nicolas Sarkozy à la télévision, ne sont pas reconduites à la frontière, mais se voient simplement signifier une "injonction de quitter le territoire". Pourtant, 30 % d’entre eux peuplent notre prison, alors qu’ils ne représentent que 1,5 % de la population.
Pour les Kourouciens, le temps du non-dit est révolu, ainsi que l’avait souhaité en son temps le regretté Yves Dejean. Il ne s’agit pas ici de créer un climat de psychose, mais de dire, simplement, ce que doivent vivre les Kourouciens, sans vague et sans rancoeur, mais avec l’impérieuse nécessité d’être pris en compte.

Les autorités communiquent. Les Kourouciens s’expriment. Le tiers-monde est à notre porte, chacun le sait, et en tient compte.

Mais, avec un conseil communal de prévention de la délinquance qui change de nom mais qui n’en finit pas de redémarrer, avec une cellule d’aide aux victimes pourtant reconnue comme indispensable mais qui n’existe toujours pas, avec un contrat local de sécurité qui n’est même pas signé et dont l’étude préalable n’a jamais été faite, avec une maison de la justice et du droit annoncée avec une totale certitude comme étant très vite faisable mais qu’on semble avoir oubliée, avec des centaines de jeunes désoeuvrés à qui l’on propose d’utiliser des installations luxueuses alors qu’ils n’ont même pas de quoi nourrir leur famille, il conviendra désormais de bien prendre la mesure de ce qui peut rester acceptable «dans notre belle ville».

Blada, 27 novembre 2003.

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