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Crise post-électorale en Côte d’Ivoire :
le glas de la démocratie en Afrique ?

Par Lawoetey-Pierre AJAVON


Pierre Lawoetey AJAVON est Docteur 3ème cycle en Ethnologie, et Docteur d'Etat ès Lettres et Sciences Humaines (Anthropologie des Sociétés Orales). Enseignant-chercheur en Histoire et en Anthropologie, il est auteur de plusieurs articles dans des revues spécialisées.
Son dernier ouvrage  « Traite et esclavage des Noirs, quelle responsabilité africaine ? » est paru aux éditions Ménaibuc à Paris en 2005.

La crise post-électorale qui secoue depuis le 28 novembre dernier la Côte d’Ivoire, au risque de plonger cette ex- « vitrine de la France en Afrique francophone » dans un chaos aux conséquences imprévisibles, après une décennie de guerre ethnico-civile et de partition de fait du « pays des éléphants », vient nous rappeler, s’il en était besoin, cette sentence de l’ancien président français, Jacques Chirac, il y a quelques années, ironie du sort, à Abidjan : « la démocratie est un luxe pour l’Afrique ».

A l’époque, ces propos sibyllins avaient soulevé un tollé général sur le continent, en particulier, dans les milieux intellectuels africains où les opinions étaient partagées sur la question.

Aussi, la tragi-comédie qui se joue depuis le 4 décembre à Abidjan, où, fait inédit dans les annales des relations internationales, deux présidents se retrouvent à la tête du même pays, prêtant serment le même jour, éclaire dramatiquement cette cynique conception de la démocratie, attribuée à l’ancien chef d’Etat gabonais, feu Omar Bongo : « En Afrique, un chef d’Etat ou un parti politique ne peut pas organiser des élections et les perdre, à moins d’avoir des instincts suicidaires. »

En s’accrochant obstinément à son fauteuil présidentiel, malgré des élections qui l’ont donné perdant au profit de son challenger Alassane Dramane Ouattara, le président sortant, Laurent Koudou Gbagbo, par son attitude, semble confirmer a posteriori les deux propos précités. Mais, à la décharge du présumé perdant, avouons qu’il s’était efforcé de jouer la carte démocratique en organisant un premier tour des élections plus ou moins propre, sans tricherie, salué par tous les observateurs comme une « preuve de maturité des Ivoiriens ».

On gardera en mémoire le débat télévisé des deux candidats entre les deux tours, courtois et de grande qualité, alors que tout le monde s’attendait à des révélations sulfureuses, telles que Gbagbo l’avait promis au cours de sa campagne. A vrai dire, ce dernier était convaincu de retrouver la majorité par les urnes, mais les alliances multiformes – parfois contre-nature - de ses adversaires, ainsi que les électeurs en ont décidé autrement.


Les monstrueuses défaillances de la Communauté internationale

C’est ici le lieu de pointer la responsabilité de la communauté dite internationale (ONU, Europe, Etats-Unis) qui a financé, parrainé, et sécurisé ( ?) les élections ivoiriennes.

N’est-ce pas cette même communauté, prompte à pousser aujourd’hui des cris d’orfraie, et à crier haro sur Gbagbo qui, en toute connaissance de cause, a accepté d’organiser des élections dans des conditions scabreuses et incongrues, défiant toute logique ?

Fallait-il s’empresser d’organiser les élections dans un pays coupé en deux, avec deux candidats soutenus par deux armées : l’une rebelle, l’autre loyaliste, qui contrôlent chacune une région ethnico-géographique ? Chose impensable dans un Etat de droit : cette communauté est allée jusqu’à admettre dans ses rangs une armée rebelle, acquise de fait à Alassane Ouattara, pour sécuriser les élections dans la zone Sud-Ouest réputée bastion de Laurent Gbagbo, conjointement avec les forces de l’ONUCI et le contingent français, de « la Licorne ».

C’est dire que les élections ivoiriennes très coûteuses pour les contribuables des pays financeurs n’auront servi à rien, eu égard aux résultats et aux conséquences de ces consultations. Cette communauté doit en assumer la responsabilité et tirer des leçons pour l’avenir. En acceptant le statu quo et le fait accompli imposés par les protagonistes de la crise, elle a avalisé une mascarade électorale, et ainsi introduit elle même le vers dans le fruit. Non seulement, l’ONUCI chargée de garantir la sécurité des élections a été incapable d’obtenir le désarmement des rebelles du Nord, mais pire, elle a entaché sa crédibilité en cautionnant le maintien à la tête des institutions clés habilitées à proclamer des résultats - la Commission électorale indépendante(CEI) et le Conseil constitutionnel -, deux personnages partisans ; le premier étant un proche de Ouattara, et le second, un cadre du FPI, le parti de Gbagbo. Comme on peut le subodorer, ces élections portaient déjà en elles les germes annonciateurs, les dérives explosives post-électorales que l’on observe aujourd’hui.

Au lieu de mettre la pression sur Gbagbo en l’enjoignant d’aller rapidement aux élections sous peine de sanctions internationales et de durcissement de l’embargo sur les armes, cette communauté n’aurait-elle pas mieux fait de prendre le temps nécessaire, afin d’accompagner préalablement la Côte d’Ivoire dans un processus politique transitoire, incluant tous les protagonistes de la crise, avant d’organiser des élections, cela, après l’assurance d’une véritable réconciliation nationale ? La communauté internationale aurait-elle l’honnêteté d’expliquer à son opinion publique, comment il est possible d’organiser et de réussir une élection dans un pays divisé en deux et en guerre larvée ?

On pourrait aussi aisément s’interroger sur les contorsions à géométrie variable de cette communauté internationale qui invalide aujourd’hui la victoire de Gbagbo, alors qu’elle ne s’était pas gênée pour attribuer en 2005 un satisfecit électoral à Faure Gnassingbé dont toutes les télévisions du monde ont montré les soldats pris en flagrant délit de rapt d’urnes dans les bureaux de vote. On continuera également à s’étonner devant la politique de « deux poids deux mesures» de cette communauté, assez bienveillante, voire complaisante à l’égard de certains leaders africains, et intransigeante envers d’autres.


Laurent Gbagbo résistant anti-françafricain ?

On caractérisera comme on veut, l’attitude de Laurent Gbagbo, dans ces élections : « coup d’Etat constitutionnel », « hold-up électoral », « passage en force » ; etc. Mais, sans aucun doute, sa dernière sortie s’apparente fort à une sorte de défiance, de bravade, peut-être, un dernier ( ?) baroud d’honneur vis-à-vis de la communauté internationale, en particulier à la France, qui n’a eu de cesse de l’ostraciser pendant ses dix années de règne. Ce n’est un secret pour personne que l’ancien président français, Jacques Chirac, et Laurent Gbagbo entretenaient des relations des plus tumultueuses, au point de hisser l’Ivoirien au rang de trublion du pré-carré françafricain, l’homme à abattre à tout prix. Et c’est tout naturellement que Gbagbo imputa à la France chiraquienne la responsabilité du coup d’Etat avorté contre son régime en 2002. Ce qui contribua à raviver la tension entre les deux chefs d’Etat. Tension qui connut à l’époque son paroxysme avec la mort de jeunes ivoiriens et la destruction d’une partie de la flotte aérienne ivoirienne par l’armée française positionnée à Abidjan.

Ce climat délétère suffisait pour susciter dans le pays de Gbagbo un fort sentiment anti-français comme l’ont prouvé des manifestations contre les intérêts de l’Hexagone et contre les ressortissants français en Côte d’Ivoire. La France a dû, on s’en souvient, rapatrier dans la précipitation ses nationaux.

Fin tacticien, Gbagbo a su habilement tirer profit de cette inimitié que lui vouait la France, en se présentant aux yeux d’une partie de l’opinion militante africaine comme un panafricaniste et un résistant aux velléités néocolonialistes de la Françafrique. Mais, n’est pas Thomas Sankara, ni Kwame N’krumah, ni Sékou Touré, qui veut. On retiendra enfin le refus de Gbagbo de s’associer à la célébration du cinquantenaire des indépendances africaines, le 14 juillet dernier à Paris, aux côtés de ses homologues africains et français au nom justement du nationalisme panafricain devenu son nouveau cheval de bataille.

Sur un plan plus personnel, Laurent Gbagbo semble également être préoccupé par le sort de plusieurs de ses proches, dont celui de son épouse Simone, suspectés par la justice française d’avoir été à l’origine de la disparition du journaliste franco-canadien, Guy-André Kieffer en Côte d’Ivoire. Instruit des précédents sur le continent (Hissein Habré, Jean-Pierre Mbemba, Omar Béchir, etc.), Gbagbo sait que si le pouvoir venait à lui échapper, son entourage immédiat risquerait d’être traîné devant le Tribunal Pénal International (TPI).

Quels que soient le préjugé favorable et le capital de sympathie dont bénéficie Laurent Gbagbo auprès d’une large frange de la jeunesse africaine, il faut convenir qu’il vient de créer un précédent anti-démocratique condamnable, qui, si l’on n’y prend garde, risque de faire école sur le continent. J’entends s’élever un peu partout des voix pour soutenir Gbagbo au nom de son combat contre la Françafrique. Mais, j’ai bien peur que cette posture tendant à jouer sur la fibre patriotique de certains Africains ne relève que de la pure démagogie, de la rhétorique pseudo-panafricaniste, ou de la diversion. Mais, combien savent que les intérêts des grands groupes français (Bolloré, Bouygues, Total, France Télécom, Orange, pour ne citer que ceux- là) ne se sont jamais aussi bien portés au « pays des éléphants » que pendant les dix ans de pouvoir de Gbagbo ? Or, mieux que quiconque, cet ancien militant de la Fédération des Etudiants d’Afrique Noire en France, est à même de mesurer le sens profond de la notion de « contradiction principale et secondaire », l’un des principes de base de cette vieille et défunte fédération anti-impérialiste. Gare donc aux faux prophètes ! Aussi, il serait surtout difficile de condamner le trucage des élections par Faure Gnassingbé au Togo, les tripatouillages constitutionnels d’Ali Bongo au Gabon, les parodies d’élection de Blaise Compaoré au Burkina, de Sassou-N’guesso au Congo et de Paul Kagamé au Rwanda, et soutenir dans le même temps le passage en force électoral de Gbagbo en Côte d’Ivoire.

Que fait-on dans ces conditions des voix confisquées du peuple souverain de Côte d’Ivoire qui, durant plusieurs décennies, a payé un lourd tribut à la conquête de son inaliénable droit de vote, chèrement arraché, au prix d’innombrables sacrifices ? Ce droit de vote que l’on dédaigne souvent à respecter un peu partout sur le continent africain. Les authentiques et sincères défenseurs de la cause panafricaniste et anti-impérialiste ne peuvent en toute conscience et en toute logique suivre Gbagbo dans son aventure politique qui risque d’exposer la Côte d’Ivoire et toute la sous-région ouest-africaine à de nouvelles crises socio-politiques sans fin. On se rappellera que Gbagbo le panafricaniste n’a jamais rompu avec le concept de « l’ivoirité », même s’il n’en a pas été l’initiateur, le reprenant à son compte lorsque cela l’arrangeait.


La démocratie n’est pas un luxe pour l’Afrique

S’il y a une vérité que l’on peut difficilement mettre sous le boisseau en Afrique, c’est que la démocratie est mise à mal dans la plupart des pays. Le fait que celle-ci ne soit parfaite nulle part ailleurs, ne peut constituer un argument de légitimation des errements et manquements récurrents à ce principe, à Lomé, Abidjan, Conakry, Libreville, Ouagadougou, etc., au point de constituer le plus grand dénominateur commun des pays au sud du Sahara. Même si les cas d’une minorité de pays restent des exceptions qui infirment la règle (Bénin, Ghana, Mali, Botswana, Guinée ( ?), Afrique du Sud, Malawi…

Depuis le discours de l’ex-président français à La Baule, en 1990, et après les conférences nationales, plusieurs réflexions sont menées sur le type de démocratie à mettre en place en Afrique. Reconnaissant l’échec de l’implantation de la démocratie « made in occident » dont les principes ont été pervertis par les dirigeants du continent, des voix s’élèvent aujourd’hui pour proposer une démocratie « spécifique » à l’africaine, adaptée aux réalités historiques, sociologiques et culturelles des peuples. A l’évidence, on ne peut prétendre à une authentique démocratie en mimant les modèles extérieurs. On observera que l’Occident, qui tente d’imposer sa vision de la démocratie en Afrique, présente elle-même des diversités démocratiques plurielles, conformes à l’évolution historique de chacune des nations qui composent le vieux continent. Aussi, comment peut-on parler de démocratie en Afrique sans démocrates ? Car, souvent en Afrique, on a naïvement établi l’équation élections égale démocratie, « les élections apparaissant alors comme un simple moyen de légitimation d’un pouvoir confisqué au nom de l’ordre et de l’intégrité territoriale… »*

Par ailleurs, les caciques qui tentent de s’éterniser au pouvoir ont facilement confondu élections et démocratie, les élections étant pour eux une garantie de conservation du pouvoir sur des bases ethniques ainsi qu’un moyen de préemption des richesses nationales.

Une démocratie « spécifique » est donc possible, en puisant dans nos références propres, qu’il faudra adapter aux conjonctures de notre époque, sans pour autant faire totalement table rase des principes fondamentaux qui régissent un peu partout le fonctionnement normal d’un Etat de droit : liberté de parole, de pensée, respect de la personne humaine ainsi que des institutions, etc. Dans  l’Afrique traditionnelle, nous apprend le regretté historien Burkinabé Joseph Ki-zerbo, « on faisait comprendre au roi, avant d’être investi, qu’il devait régner au profit du peuple. Le roi dans la plupart des cas, prononçait des serments et s’engageait solennellement, au nom des ancêtres, à travailler pour la population et à ne pas commettre des abus, des actes de vol, de détournement de femmes, etc. Un contrat liant le roi et sa population par un engagement réciproque était souvent conclu, par exemple, en pays ashanti. Le roi lui-même était sous surveillance d’un certain nombre de pouvoirs partiels, par exemple ses conseillers ou des griots. »**

Une démocratie tenant compte des aspirations des peuples africains, soit. Mais, elle ne peut pas constituer une panacée, de même qu’elle ne peut résoudre tous les problèmes de l’Afrique, comme les conflits armés, la famine, les problèmes ethniques, les détournements de fonds publics et autres maux endémiques qui constituent le lot quotidien des peuples.

S’agissant des élections libres et transparentes, supervisées par des observateurs étrangers, que la communauté internationale tente d’exporter à grands renforts de propagande, mais sans grand succès, il faudra aussi revoir les règles du jeu. Peut-on continuer à subventionner des élections en Afrique avec des fonds venant de l’extérieur et des « experts » étrangers ? Laurent Gbagbo, comme la plupart des chefs d’Etat africains ont beau crier à la souveraineté de leurs pays, tant que leurs élections continueront à bénéficier des financements occidentaux, ils devront se plier aux injonctions des bailleurs de fonds. Car, qui paie contrôle. Et il ne faut pas, dans ces conditions, s’étonner si les observateurs imposés de l’extérieur tentent d’orienter parfois subrepticement les élections, en fonction des intérêts de leurs propres pays, ou de certains lobbies et ONG auprès desquels ils émargent.

Lawoetey-Pierre AJAVON
Décembre 2010
 

* M.Galloy et M.E. Gruénais, « Les dictateurs africains sortis des urnes », le Monde, 11/6/2003
** « A quand l’Afrique ? » Entretien avec René Holeinstein, Paris, Editions Aube, coll. poche/essai 2004.


 

Du même auteur, sur blada.com

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