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Révolutions populaires au Maghreb :
après l’Afrique blanche, l’Afrique noire ?

Par Lawoetey-Pierre AJAVON


Pierre Lawoetey AJAVON est Docteur 3ème cycle en Ethnologie, et Docteur d'Etat ès Lettres et Sciences Humaines (Anthropologie des Sociétés Orales). Enseignant-chercheur en Histoire et en Anthropologie, il est auteur de plusieurs articles dans des revues spécialisées.
Son dernier ouvrage  « Traite et esclavage des Noirs, quelle responsabilité africaine ? » est paru aux éditions Ménaibuc à Paris en 2005.

Le 14 janvier 2011 lorsque Mohamed Bouazizi, le jeuneTunisien de 26 ans, dans son ultime geste de désespoir décida de s’immoler par le feu, afin de protester contre l’injustice du pouvoir dictatorial de son pays, il ne se doutait pas un seul instant des répercussions et surtout, de l’effet boule de neige que son martyre allait provoquer quelques semaines plus tard sur les autres autocraties du Maghreb et du Maqrech.

Exit donc Hosni Moubarak. Après le clan Ben Ali- Trabelsi. « Transit gloria mundi » (ainsi passe, vaine, la gloire), disaient les Sages Latins. Dès lors, on pourrait imaginer le vent de panique qui devait souffler sur les somptueux palais royaux et présidentiels du Proche et Moyen- Orient, où les tenants des pouvoirs monarchiques et dynastiques séculaires seraient en train de se demander : à qui le tour ? A peine certains ont-ils fini de s’interroger que l’onde de choc se trouvait déjà à leurs portes.

Certes, Ben Ali, et surtout Hosni Moubarak, avaient tenté, dans un dernier sursaut de conservation de leur pouvoir, surtout par tactique, de multiplier des gestes d’apaisement ou de lâcher du lest afin de limiter la casse et de sauver leurs régimes déjà en état de déliquescence avancée. Mais, devenus autistes et imperméables aux sirènes de la quête démocratique de leurs peuples ainsi qu’aux clameurs de la rue, ils n’entendaient plus ce cri de ralliement des masses populaires qui allait inexorablement les emporter : « Dégage ».

« Dégage » ! Ce célèbre mot d’ordre des sans-culottes tunisiens, repris plus tard par les insurgés égyptiens, et désormais exportable sur tout le continent noir, semble avoir été entendu et relayé par tous les laissés-pour-compte, longtemps astreints au silence, et non moins victimes expiatoires des pouvoirs absolus à Tripoli, Alger, Rabat, Sanaa, Manama, Aman, Téhéran etc. Sur fond de revendications protéiformes, pain, travail, liberté d’expression, justice sociale, tous les gueux assoiffés de liberté tentent désormais d’unifier, au-delà de leurs frontières nationales, leurs voix, pour clamer à l’endroit de leurs oppresseurs respectifs : « dictateurs de tous les pays, dégagez ».

« Le Maghreb avance ! Et le reste de l’Afrique ? Tous les dictateurs doivent dégager »

Ce mot d’ordre en guise d’appel à la conscience des Africains au Sud du Sahara, lancé le 17 février dernier par le « Collectif de Solidarité avec les Luttes Sociales et politiques en Afrique », illustre à l’envi le ressentiment, voire la frustration des opposants issus des pays de l’Afrique noire, qui entendent trouver dans les contestations de leurs frères de l’Afrique blanche une certaine source d’inspiration à leurs luttes contre les dictatures qui se maintiennent dans leur pays.
Si l’enthousiasme de la société civile noire africaine, et de ses oppositions politiques à se réapproprier le modèle de l’Afrique du nord, était présent dans tous les esprits et dans toutes les conversations de rue, on pourrait relever un paradoxe, mais qui n’étonne guère : du côté de la majorité des chefs d’Etat du continent, peu ou pas de commentaires sur les révoltes au Maghreb. Motus. Personne n’ose même pas, ne serait-ce qu’au nom de la vieille solidarité (complicité ?), s’acquitter d’un devoir minimum : saluer le départ de leurs « frères et amis » Ben Ali et Moubarak, pour employer la formule qu’ils affectionnent. Sans doute, tous ces dictateurs, mal élus et usurpateurs de leurs pouvoirs, cogitent-ils déjà sur le vieil adage Mossi (Burkina Faso) : « Lorsque le mouton, en train d’être égorgé, bêle sous l’effet du couteau, le cabri qui entend le cri, a intérêt à faire profil bas ».

Outre le fait que, la chose la mieux partagée entre les pouvoirs de l’Afrique blanche et ceux de l’Afrique noire, est la nature autocratique et dynastique de leurs régimes, l’absence des libertés, les violations systématiques des droits de l’homme, la corruption généralisée, l’enrichissement illicite des proches et familles des dirigeants, les assassinats politiques, les élections truquées et les hold-up électoraux constituent également leur dénominateur commun. La liste est loin d’être exhaustive. Mais, comparaison n’est pas raison, et si les mêmes causes peuvent produire les mêmes effets, le Togo, malheureusement, n’est pas la Tunisie, ni le Gabon, l’Egypte, car « il n'y a pas deux peuples semblables au monde et il n’existe pas deux Nations qui se ressembleraient par leur histoire et par leur mœurs ». En d’autres termes, méfions-nous du « copier-coller » intégral qui ne tienne pas compte des spécificités de chaque peuple. Autrement dit, les greffes révolutionnaires ne prennent pas forcément partout, et tous les peuples n’ont pas le culte de la martyrologie, n’en déplaise aux thuriféraires de Bakounine. Par ailleurs, on a beau exprimer son admiration face aux révolutions maghrébines et saluer le courage des masses populaires soumises aux mêmes servitudes et misères que celles de l’Afrique noire. Mais, aujourd’hui, la nouvelle donne est que l’Afrique blanche a décidé de s’affranchir du joug de ses oppresseurs en prenant son destin en main et de changer le cours de son Histoire.

Ceux d’entre nous qui rêvent donc d’exporter la « Révolution du Jasmin » dans le sud du continent, et qui voient déjà à travers les révoltes du nord, leur « Grand Soir », doivent se départir de tout sentimentalisme révolutionnaire, et évacuer l’émotion de circonstance qui les habite encore, pour questionner, avant tout, l’Histoire, la sociologie, la psychologie et la culture des populations africaines. Dès lors, l’épineuse question qui revient sans cesse comme une rengaine, est-elle :

Les révolutions maghrébines sont-elles transposables en Afrique noire ?

Dire que le Togo n’est pas la Tunisie ni le Gabon l’Egypte, n’a rien de pessimiste quant au devenir de nos pays qui luttent depuis une quarantaine d’années (soit pratiquement dix ans après les indépendances francophones) pour l’édification d’une véritable démocratie ainsi que  pour l’avènement d’une justice sociale et économique.

Si tous les ingrédients pour des révoltes populaires sont ici comme ailleurs réunis, et les similitudes avérées, comme nous l’avons évoqué plus haut, entre les autocraties du Nord et du Sud du continent, il n’en demeure pas moins que les éléments qui ont permis la réussite de la « Révolution du jasmin » en Tunisie de même que la démission du Raïs égyptien sont au centre des préoccupations des Africains.

D’abord, l’observateur averti qui a peu ou prou suivi le cours des événements au Maghreb depuis le mois de janvier jusqu’aujourd’hui, ne pourra ignorer la mobilisation sans faille ainsi que la force et la détermination des sociétés civiles tunisiennes et égyptiennes qui ont tactiquement cantonné les partis politiques traditionnels et certains activistes islamiques sur le banc de touche, récusant ainsi toute récupération de leurs révoltes. On se rappellera le sort réservé à un influent chef d’un parti islamique conspué par la foule à Tunis, de même que la réticence des manifestants égyptiens, accueillant dans l’indifférence la plus totale la proposition de Mohamed El Baradeï, prix Nobel de la Paix, d’être leur porte-parole auprès du régime chancelant.

Or, toutes proportions gardées, et toutes choses étant égales par ailleurs, que constate-t-on dans les pays francophones d’Afrique noire ? A l’inverse des composantes apolitiques des couches des sociétés civiles maghrébines, celles des pays où elles existent sont inféodées aux régimes en place, quand elles ne sont pas cooptées par certains hommes politiques de leur ethnie ou région d’origine. Il va sans dire que les hommes qui doivent impulser le changement, sont des anciens apparatchiks des dictatures passés momentanément à l’opposition, en attendant leur réhabilitation, ou de se refaire une virginité politique. Dans ces conditions, rien d’étonnant si les populations africaines affichent à l’égard de ces « adeptes de la ventrocratie », une certaine méfiance, voire, une quelconque hésitation à suivre leurs mots d’ordre.

Par ailleurs, ce serait injuste de minorer le rôle des armées tunisiennes et égyptiennes dans les changements de leur pays. Même si celles-ci, émanations et instruments des dictatures héréditaires, furent pendant longtemps leur bras séculier, au plus fort moment des contestations, changeant leur fusil d’épaule, ces deux armées affichèrent, il est vrai après quelques tâtonnements, une posture citoyenne et républicaine, se montrant même compréhensives aux légitimes revendications populaires.

Les armées africaines, gardes prétoriennes, et autres « gardes présidentielles » aux colorations plutôt tribalistes ou claniques, formatées pour réprimer leurs paisibles compatriotes, en se mettant au service d’un homme au lieu de la défense de la Nation, devraient à cet égard s’inspirer du comportement de leurs « frères d’armes » du Maghreb.

Un autre élément, « the last but not the least », qui a joué en faveur des révolutions maghrébines est l’attitude des grandes puissances, en particulier, les Etats-Unis, et plus près de nous, la France.

Ce n’est un secret pour personne que le plus grand soutien et bailleur de fonds du régime égyptien est les Etats-Unis. Après moult tergiversations du parrain américain aux premières heures de la Révolution, sans doute surpris par l’ampleur de la révolte, un seul mot de Barak Obama a suffi à redonner espoir aux Egyptiens : « Egypt will never be the same » (l’Egypte ne sera plus jamais la même). Attitude qui tranche avec celle de Madame Alliot-Marie, la ministre des affaires étrangères de la France, qui, en pleine vague des contestations en Tunisie proposait le « savoir-faire » répressif français au dictateur Ben Ali.

De nombreuses élections qui se profilent à l’horizon en Afrique noire dans les deux années à venir, constitueront un test pour la diplomatie française sur le continent noir, car la dynamique nord -africaine aura forcément valeur d’exemplarité.

Mais, les Africains devront d’abord compter sur leurs propres forces ainsi que sur leur capacité d’organisation et leur farouche détermination à briser leurs chaînes, comme les Tunisiens, ou les Egyptiens et tous ceux qui bientôt vont leur emboîter le pas. Toutes les Révolutions, disions-nous plus haut, n’empruntent pas forcément la même voie. Une chose est sûre, depuis l’autodafé de Mohamed Bouazizi le 14 janvier 2011 un message clair et sans ambiguïté est adressé à tous les potentats africains : le verrou psychologique vient de sauter, la peur et la résignation des opprimés sont vaincues en changeant de camp. Ces derniers sont aujourd’hui prêts à se mettre debout au prix du sacrifice ultime.

Dans ce contexte il ne suffira plus de pointer uniquement du doigt la fameuse Françafrique. Il s’agira en premier et dernier ressort, de prendre ses responsabilités et de se donner les moyens idoines afin d’imposer la volonté de nos peuples aux potentats locaux et à leurs parrains extérieurs.


Lawoetey-Pierre AJAVON
Février 2011


Du même auteur, sur blada.com


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