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Oraison funèbre pour Mwalimu1 Nelson Rolihlahla Mandela
Par Lawœtey-Pierre AJAVON

Lawœtey-Pierre Ajavon est anthropo-historien,
spécialiste des
civilisations africaines.

Dormez  Ô Morts !
Et que ma voix vous berce,
Ma voix de courroux que berce l’espoir.
Seuls vivent les Morts dont on chante le nom

L.S. SENGHOR

Mwalimu, après ton long chemin vers la liberté2 te voilà à présent en route pour l’éternité. Te voilà enfin en route, traversant les majestueuses et verdoyantes vallées et collines de Qunui3, pour rejoindre tes lointains et vénérés Ancêtres : Dinga, Bamtaba, Hintsa, Dalasilé.

Dans cette demeure ancestrale, t’attendent déjà Steeve Biko, Walter Sisulu, Oliver Tambo, Albert Lutuli, Guwan Mbeki, Ahmed Kathadra, Dulcie September4. Je les devine tous t’accueillant au son des trompettes en corne de zébu, sur les rythmes endiablés de la traditionnelle danse Toï Toï. Et toi, ton légendaire et large sourire aux lèvres, te mêlant gaiement à cette foule de bienheureux en liesse.

Des rives majestueuses du Limpopo aux monts Drakensberg en passant par le désert de Kalahari et les paisibles plaines d’Eastern Cape, entends-tu, Mwalimu, monter jusqu’à toi toutes ces clameurs ? Ecoute, unis dans cette ferveur, les louanges des filles et fils de Mère-Afrique.

Ecoute l’hommage et la gratitude de toutes ces voix anonymes venant des quatre coins de la planète. Ecoute l’écho de ces voix qui résonnent au-delà des mers et océans lointains.

Merci Mwalimu pour avoir brisé nos longues chaînes reliées aux tiennes durant vingt-sept ans. Merci pour ta vision panafricaniste, pour tes sacrifices. Merci pour l’énergie et la force de conviction que tu nous as transmises ce 11 février 1990, jour historique de ta libération, devenu un symbole de la renaissance africaine.  «Je suis convaincu que votre douleur et votre souffrance ont été plus grandes que les miennes ».Telles furent tes premières paroles d’homme libre ce jour-là. Elles vibrent encore dans nos oreilles. Quelle leçon de grande humilité et d’abnégation tu nous donnais déjà !

Par un funeste jour du mois d’août 1962, la parodie de justice de Rivonia révolta le monde entier par son iniquité. Mais, Jamais, tu n’as baissé la tête. Réaffirmant la vigueur de ton combat, défiant le destin imposé par la loi du plus fort, tu as su conjurer le sort en ralliant toute l’Afrique et tous les hommes épris de liberté à la justesse de ta lutte en déclarant courageusement : « c’est un idéal pour lequel je veux consacrer ma vie et que j’espère accomplir. Mais si c’est nécessaire, c’est un idéal pour lequel je suis préparé à mourir ». Ton célèbre « Umkhonto we sizwe5» devint alors le signe de reconnaissance de tout un continent. Ainsi, du Sénégal à Gardafui, du Cap à Tamanrasset, ne cessaient de te parvenir en guise d’encouragement ces exhortations: « sois invincible comme la puissante Fer de Lance de la Nation, à l’instar de l’intrépide Chaka Zoulou, sois inflexible comme l’inoxidable bouclier de Chiskeyo Ka Mpande. Rivonia fut la justice du plus fort, Robben Island ne sera pas ton tombeau. Messager des Ancêtres, ta mission est loin d’être terminée ».

Mwalimu, tes vingt-sept années de captivité n’ont entamé ni ton endurance, ni ta détermination, ni tes exigences. Au contraire ! Tel un viatique, ton message d’amour, d’humanisme, ainsi que ton esprit de Grand Pardon furent portés aux confins de la conscience universelle.

Là où on attendait de toi une froide vengeance, tu étonnas par un inégalable esprit de pardon. A la bestialité afrikaner, tu opposas une sincère humanité. Face à l’impénitent et immoral ordre ancien, ton revendicatif poing levé et fermé Umkhonto we siswe, se mua en une main ouverte et tendue. Ultime manifestation de cet esprit de Grand Pardon : ta magnanime profession de foi « Vérité et Réconciliation », pour exorciser les maux et traumatismes de ton peuple, pour absoudre des décennies de crimes contre l’Afrique et l’Humanité, pour appeler les âmes démoniaques à la pénitence. « Pardonner mais ne pas oublier », aimais-tu à répéter.

Mwalimu, comment en effet oublier un demi-siècle de domination afrikaner ? Comment oublier ces abyssales abominations du régime d’Apartheid, tels les programmes de stérilisation des femmes noires ? Comment fermer les yeux sur toutes ces processions ininterrompues d’assassinats aveugles, ces tortures, ces arrestations et éliminations des militants de l’ANC ? Et ces ségrégations scolaires, culturelles, résidentielles ? Et ces réfugiés dans les pays voisins ? Et ces expropriations des terres fertiles appartenant aux Noirs ? Au nom d’une prétendue suprématie blanche.

Comment enfin ne pas entendre ces aboiements de chiens dressés pour traquer les Noirs, ainsi que les crépitements des armes automatiques? Souvenons-nous de Soweto, berceau de la « Black Conciousness », souvenons-nous de Sharpeville la Martyre ; souvenons-nous de Bloemfontein l’éternelle Rebelle. Tous ces  emblématiques lieux, marqueurs de notre mémoire, de nos légitimes revendications, de nos rêves, de nos espoirs, mais jamais de nos renoncements et de nos soumissions. Souvenons-nous enfin des Townships, des Bantoustans à jamais frappés du sceau indélébile des vexations, des injustices, des horreurs, de la déshumanisation et de la barbarie. Terres irrémédiablement souillées par les brutalités policières. Ces corps d’enfants et de femmes criblés de balles ou piégés à l’explosif. Ces cris de détresse de pauvres hères balayés par des canons à eau. Quoi ! Tous ces crimes et abominations passés par pertes et profits d’une inhumanité cryptée ? Au nom de quelle « civilisation supérieure » ? De quelle morale chrétienne ? De quelle idéologie suprémaciste blanche? De quelle captation des immenses ressources de la terre d’Azanie ?

« Je voulais que l’Afrique du Sud voie que j’aimais mes ennemis, alors même que je détestais le système qui nous dressait les uns contre les autres » disais-tu au Cap en 1990. Dès lors, sonnant la charge du retour vers une vraie humanité à réinventer sur l’ancestrale terre de tes aïeux donnée pour le Golgotha de la somme de nos sueurs, de nos larmes et de nos humiliations passées, tu décidas de faire table rase de toutes les souffrances de ton peuple. Tu t’engageas alors dans la reconstruction d’une nouvelle Afrique du Sud que tu voulais « arc-en-ciel », à l’image de toutes les couleurs de ton pays et de son drapeau national, mimant ainsi à la perfection les légendaires motifs multicolores Ndebele qui firent longtemps la fierté de la culture des peuples d’Afrique australe. Une Afrique du Sud cette fois-ci ouverte à tous : Blancs, Noirs, Métis, Indiens, Asiatiques…, et au sein de laquelle, déclarais-tu : « de l’expérience d’un désastre humain qui n’a que trop duré, doit naître une société dont l’humanité sera fière ».

Cette quête d’un monde meilleur, « l’Ubuntu », c’est aux sources de notre antique sagesse africaine fondée sur l’altérité et la communauté de destin que tu iras la puiser : l’humanité individuelle n’est possible qu’à travers celle de tous les êtres humains.

Mwalimu, les battements des tams-tams royaux et les chants des grandes circonstances t’accompagnent désormais au cours de ton long voyage. Nos cœurs saignent, mais nos yeux n’auront pas de larmes. En Afrique, nous ne versons pas de larmes lorsqu’un Ancêtre retourne chez lui, dans sa « vraie demeure », après avoir accompli dans toute sa plénitude la mission que lui ont confiée les démiurges. « Je m’approche de la fin. J’aimerais pouvoir dormir pour l’éternité, un large sourire aux lèvres, sûr que tous, des jeunes aux faiseurs d’opinion, se tendent la main par-delà les divisions, pour essayer d’unir la nation ». Tel était le testament que tu nous léguais déjà à l’orée de tes soixante- dix- sept ans.

Mwalimu, tu peux dès à présent partir, dormir en toute tranquillité, te réveiller avec le soleil, te promener dans les collines et vallées de ton Qunu de l’au-delà, dans les vertes prairies, à la droite de N’kouloum-Kouloum6 lui-même. Sois en rassuré. De nouvelles mains sont déjà prêtes à soulever, selon ton vœu, le fardeau et à parachever ta gigantesque œuvre.

La postérité africaine continuera à rechercher en toi sa sagesse, sa force de conviction, son endurance et sa dignité. Elle continuera à perpétuer ton héritage dont elle se sent fière. Elle est persuadée que depuis ta nouvelle demeure tu continueras à veiller sur l’Afrique, à la guider. Nous sommes convaincus que : « les morts ne sont pas morts, ceux qui sont morts ne sont jamais partis, ils sont dans la case, ils sont dans la foule » comme le proclamait un autre sage africain.

Bon voyage Mwalimu. Que nos Ancêtres illuminent ta longue route et t’accueillent favorablement parmi eux.
 

Lawœtey-Pierre AJAVON
6 décembre 2013


1. Mwalimu : En Ki-swahili : « guide » (spirituel), maître, enseignant.
2. Je me permets de reprendre ici le titre de l'ouvrage de Nelson MANDELA: Un long chemin vers la liberté, Livre de poche, Fayard, 1994.
3. Village où Nelson Mandela a passé toute son enfance.
4.Militants de l’A.N.C. qui ont lutté aux côtés de Mandela aux premières heures. La plupart ayant été assassinés par le régime de l’Apartheid.
5. Signifie « Fer de Lance de la Nation » : mot d’ordre de combat adopté par la branche armée de l’A.N.C.
6. Dans la mythologie sud-africaine, en particulier zouloue, Nkouloum-kouloum constitue une divinité tutélaire.


Du même auteur, sur blada.com
 


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