
Le dermatologue est décédé samedi, à l’âge de 90 ans. Il avait débuté sa carrière en Guyane en 1964, initié le développement de sa spécialité sur le territoire, formé des générations de médecins et contribué à faire de l’hôpital de Cayenne un spécialiste mondialement reconnu de l’histoplasmose. Les dates de la veillée et de ses obsèques doivent être annoncées aujourd'hui.

C'était le 17 mai 2023. Le Dr Roger Pradinaud, décédé samedi à l’âge de 90 ans, prenait place dans la salle de réunion du bâtiment qui portait déjà son nom, au CHU de Guyane – site de Cayenne. Encore alerte à 87 ans, il assurait une présentation devant un parterre d'internes, de jeunes médecins et de professionnels paramédicaux. Moyenne d’âge : 30-35 ans. Ils étaient donc encore à l'école primaire ou au collège au moment où l’orateur du jour prenait sa retraite.
Malgré ce demi-siècle de différence d’âge, le dermatologue avait fait le plein dans la salle de réunion. Certains, assis derrière un pilier, devaient se contorsionner pour voir les photos qu’il faisait défiler sur le mur. Il n’avait pas ménagé sa peine face aux images de dizaines de plaies qu'il avait traitées durant sa carrière en Guyane, entamée en 1964 dans les centres de santé de l’Ouest guyanais.
En 2021, alors qu’il écrivait ses mémoires, il avait relaté à Guyane la 1ère les circonstances de son arrivée sur le territoire : étudiant en médecine au début des années 1960, il envisageait de s’installer à Saint-Amour (Jura). Mais durant sa quatrième année de médecine à Lyon, ce pupille de la Nation – son père résistant a été déporté à Struthauf puis mort à Dachau – lit une affiche invitant les pupilles à présenter un dossier pour un voyage d’études. Il part réaliser une étude sur la lèpre à l’Institut Marchoux de Bamako (Mali) et s’intéressera à la dermatologie à Dakar (Sénégal). Adieu le Jura !
La Guyane en 2CV, avion et pirogue

Thèse en 1963, incorporation l’année suivante, il choisit un poste de médecin en Guyane, détaché à l’aide culturelle et technique. « Ce qui n’était au départ qu’une affectation se transforme en un engagement indéfectible au service des habitants du territoire pendant plus de six décennies », souligne le Pr Romain Blaizot, son lointain successeur à la tête du service de dermatologie au CHU de Guyane – site de Cayenne.
Il parcourt les dispensaires au volant de sa 2CV, en avion ou en pirogue. Il est nommé médecin à l’hôpital André-Bouron de Saint-Laurent-du-Maroni, alors seul médecin de la région. Médecine générale, petite chirurgie, accouchement… il doit tout faire. Il s’installe à Cayenne en 1968, avec sa femme et ses deux premiers enfants, et ouvre un cabinet avenue De-Gaulle.
Dans les années 1970, « il pose les fondations cliniques, scientifiques, universitaires et humaines » de la dermatologie en Guyane
Sa réputation se fait rapidement. « L’hôpital (Jean-Martial) lui propose d’assurer des vacations, puis lui ouvre quelques lits, relate le Pr Pierre Couppié, qui fut son premier chef de clinique puis son successeur. Dans ces années 1970, « à une époque où la spécialité était encore embryonnaire sur le territoire, il en pose les fondations cliniques, scientifiques, universitaires et humaines, rend hommage le Pr Blaizot. Son activité clinique et scientifique embrasse un champ exceptionnel : lèpre, infections sexuellement transmissibles, mycoses tropicales, leishmaniose cutanée, ulcère de Buruli, parasitoses cutanées, maladies dermatologiques des populations amazoniennes puis infection par le VIH dès l’émergence de l’épidémie. »
Le Centre Hospitalier de Cayenne, qui a déménagé à Saint-Denis, finit par lui ouvrir un service en 1985. Il en prend la tête, qu’il conservera jusqu’à sa retraite en 2003. Il contribue au développement des soins, à la formation des jeunes médecins et à la recherche médicale. C’est ainsi qu’en 1986, il cosigne le premier cas clinique d’histoplasmose disséminée chez un patient atteint de sida. A une époque où il n’existe ni service d’infectiologie, ni laboratoire spécialisé en mycologie, les dermatologues sont en première ligne : « Ils cherchent la leishmaniose chez les patients présentant des lésions cutanées et trouvent un autre pathogène », relate le Pr Antoine Adenis, chef de pôle recherche – santé publique au CHU de Guyane. C’est l’histoplasmose, dont l’établissement deviendra un des spécialistes mondiaux (lire la Lettre pro du 26 décembre 2023).

« Il aurait dû faire partie des quatre ou cinq premiers professeurs de médecine des Antilles-Guyane »
« Roger Pradinaud a acquis de plus en plus de poids, se souvient le Pr Couppié. Il a insisté pour que l’on fasse de la recherche. A sa création, la faculté de médecine à l’Université des Antilles et de la Guyane a ouvert des postes d’internes, qui passaient aussi en Guyane. Il a demandé à en recevoir. » Pierre Couppié sera l’un des premiers internes. En 1993, le service de dermatologie est le tout premier à accueillir un chef de clinique, toujours en la personne de Pierre Couppié.
Ce dernier explique pourquoi le choix s’était porté sur le service du Dr Pradinaud : « Il aurait dû faire partie des quatre ou cinq premiers professeurs de médecine des Antilles-Guyane, car il avait déjà publié et enseignait. Mais il était issu de la filière médecine générale et avait passer le CES (certificat d’études supérieures) pour devenir spécialiste. C’est ce qui l’a empêché de devenir professeur. Mais tout le monde était conscient qu’il menait de bons travaux de recherche et d’enseignement. C’est pourquoi il a été le premier à avoir un chef de clinique en Guyane. Ce fut une reconnaissance de la faculté de médecine », estime le Pr Couppié.
« Il a été la première pierre du développement de l'universitarisation de la médecine en Guyane »
Le Dr Pradinaud quitte l’hôpital et le service de dermatologie en 2003, à l’heure de la retraite. Père de quatre enfants, il retourne dans sa région lyonnaise natale, puis revient vivre dans cette Guyane qui l’a adopté en août 2020. Il continue d'apporter son expérience et son savoir aux professionnels de santé de Guyane, que ce soit aux internes ou aux membres de l’URPS médecins. Lui qui pendant plus de quatre décennies a défriché la médecine guyanaise et contribuer à faire connaître et aimé la Guyane à des dizaines de jeunes médecins. Certains sont aujourd'hui les chevilles ouvrières du CHU de Guyane : le Pr Pierre Couppié, dermatologue et doyen de l'UFR santé à l'Université de Guyane. Le Pr Mathieu Nacher, infectiologue et épidémiologiste, président de la Délégation à la recherche clinique et à l'innovation du CHU de Guyane, qui lui avait rendu un vibrant hommage en 2023 (lire ci-dessous).

En 2021, l’hôpital de Cayenne lui a rendu hommage, de son vivant, en donnant son nom au bâtiment qui a accueilli, pendant quelques années, le pôle recherche – santé publique. Une reconnaissance légitime, selon le Pr Couppié qui voit en lui « la première pierre du développement de l'universitarisation de la médecine en Guyane ».
« Même s’il n’était pas universitaire, il avait l’esprit universitaire »

Ils auront été ses successeurs à la tête du service de dermatologie du Centre Hospitalier de Cayenne. Les Pr Pierre Couppié et Romain Blaizot saluent également la mémoire du Dr Pradinaud.
« Roger Pradinaud, même s'il n'était pas universitaire, avait l'esprit universitaire, estime le Pr Couppié, qui lui rend hommage au nom de tous les hospitalo-universitaires de Guyane. Il avait compris dès les années 1980 que le développement de l'universitarisation de la médecine en Guyane était important pour le développement de la santé sur le territoire (…) Le décès de son père dans les camps de concentration nazis, le périple de sa mère d'origine tzigane l'avaient rendu extrêmement sensible aux discriminations (…) Cela lui donnait une énergie incroyable. Au travail, il était en mission. »
« Le service de dermatologie du CHU de Guyane salue la mémoire d’un médecin, chercheur et humaniste dont l’œuvre a profondément marqué l’histoire sanitaire du territoire », écrit le Pr Blaizot pour qui, le Dr Pradinaud a été « le fondateur, le pionnier et le bâtisseur de la dermatologie guyanaise (…), figure majeure de la médecine guyanaise, fondateur de la dermatologie moderne en Guyane et acteur essentiel de la lutte contre la lèpre dans le bassin amazonien.
« Au-delà du scientifique, Roger Pradinaud était un médecin profondément attaché aux femmes et aux hommes de ce territoire, poursuit le Pr Blaizot (…) J’ai eu l’honneur de rencontrer le Dr Roger Pradinaud en 2018. Cette rencontre fut le début d’une relation marquée par le partage des connaissances, la transmission de l’expérience et une profonde estime réciproque. Conscient de l’importance de préserver la mémoire scientifique de la dermatologie guyanaise, il m’avait confié l’ensemble des archives qu’il avait constituées au cours de plusieurs décennies de travail : photothèque clinique, présentations scientifiques, documents historiques et iconographiques. À travers ce geste de confiance, il m’avait transmis une part précieuse de la mémoire scientifique et historique de la dermatologie guyanaise.
« Roger Pradinaud fut bien davantage qu’un dermatologue exerçant en Guyane. Il fut le fondateur de l’école dermatologique guyanaise. Les générations de praticiens qui lui ont succédé demeurent les héritières de l’œuvre qu’il a bâtie. Aujourd’hui encore, les travaux conduits au sein du CHU de Guyane et de l’Université de Guyane sur la lèpre, la leishmaniose cutanée, les dermatoses tropicales négligées et l’épidémiologie dermatologique en Amazonie française témoignent de la vitalité de la dynamique scientifique qu’il avait initiée il y a plus d’un demi-siècle. À travers les activités de soins, d’enseignement et de recherche menées sur ces thématiques, son héritage continue d’éclairer et d’inspirer les générations actuelles de dermatologues guyanais.
« Avec la disparition du Dr Roger Pradinaud, la Guyane perd l’un de ses grands médecins, un scientifique reconnu bien au-delà de nos frontières et une figure majeure de la médecine tropicale. Pour ceux qui ont eu le privilège de travailler à ses côtés, d’apprendre de lui ou de poursuivre aujourd’hui l’œuvre qu’il avait engagée, son souvenir demeurera indissociable de l’histoire médicale de la Guyane. »
« Il fut l’un des premiers médecins à pratiquer et à enseigner une véritable médecine universitaire en Guyane »
Dès l’annonce du décès du Dr Roger Pradinaud, samedi à l’âge de 90 ans, de nombreux professionnels de santé ont salué sa mémoire, sur les réseaux sociaux. Le Dr Gabriel Carles, qui a lui aussi marqué le développement de la médecine en Guyane, évoque « un grand médecin qui a tant fait pour la médecine guyanaise ». Le Dr Alamé estime avoir « eu l’honneur de travailler avec lui pendant des années, toujours le sourire au visage et le sérieux à la fois ». Marie-Noëlla Capé, ancienne sage-femme coordinatrice de l’hôpital de Cayenne, avait « commencé à travailler avec lui à Saint-Laurent, quand il faisait ses tournées sur le territoire. Très bon collaborateur, avide du devoir de transmission ». Régis Bettinger, infirmier libéral à Régina qui a longtemps exercé au CDPS de Trois-Sauts, se souvient de « ses missions sur le Maroni et l’Oyapock ».
Le Dr Joëlle Suzanon remercie « un grand praticien qui a formé des générations de confrères et de consœurs en Guyane ». Le Dr Martine Papaix-Puech parle d’un « médecin extraordinaire, la référence de la dermatologie tropicale dans les années 1980, très curieux, très investi, (qui) adorait enseigner (et qui) a apporté beaucoup à la médecine guyanaise ». « Avec la disparition du Dr Roger Pradinaud, la Guyane perd un médecin visionnaire, un chercheur passionné et un homme profondément engagé au service de la population (…) Son héritage continuera d’inspirer celles et ceux qui œuvrent chaque jour pour la santé et le bien-être des Guyanais », salue le Dr Jawad Bensalah.
Le Dr Pascal Guéguéniat a eu « la chance d’être interne en 1996 dans son service, à (son) arrivée en Guyane. Un pédagogue comme il en existe peu. Il a clairement marqué positivement plusieurs générations de médecins, jeunes et moins jeunes. » Avant lui, le Dr Francis Darrozin a été son interne : « Il fut pour moi bien plus qu’un chef de service : un véritable passeur de savoir. Il fut l’un des premiers médecins à pratiquer et à enseigner une véritable médecine universitaire en Guyane. Il nous transmettait la rigueur clinique, le sens de l’observation et le respect du malade. Sa grande culture médicale, sa passion de l’enseignement et son humanité ont marqué des générations de médecins. Plus de cinquante ans après, je mesure encore tout ce que je lui dois. Avec lui, disparaît une figure majeure de la médecine guyanaise, mais son exemple et son enseignement demeureront vivant dans la mémoire de ses élèves. »
Bertrand Parent, directeur général de l’Agence régional de santé, se joint à la douleur de ses proches et adresse ses plus sincères condoléances à sa famille, à ses amis, à la communauté médico-soignante et à ses proches.
Pour le Pr Mathieu Nacher, « un homme bigger than life » !

En 2023, le Pr Mathieu Nacher avait dressé ce portrait du Dr Roger Pradinaud, dans la newsletter de la Société de médecine des voyages, que nous reproduisons ici.
De nombreux médecins tropicalistes français ont croisé le chemin de Roger Pradinaud, un homme qui a beaucoup oeuvré pour la médecine en Guyane. Tous auront sans doute des histoires à raconter sur le Dr Pradinaud. Certes, les plus jeunes n’auront pas eu la chance de le connaître car voilà bientôt vingt ans qu’il a pris sa retraite. Aussi, alors qu’un bâtiment à son nom vient d’être inauguré à l’hôpital de Cayenne – en présence de Roger Pradinaud lui-même – il me tenait à cœur de brosser à partir de mes contacts avec lui un rapide et sans doute imparfait portrait de cet homme « bigger than life ».
Alors interne DES de dermatologie à Paris, il aurait été « normal » pour moi de terminer l’internat par un semestre en réanimation dermatologique à Créteil, mais c’était sans compter les quelques travaux guyanais signés par un certain Roger Pradinaud qui avaient inscrit la Guyane sur ma carte mentale. Intrigué, attiré, j’ai donc décidé de terminer mon internat dans un centre hospitalier général des hôpitaux. Un choix déterminant puisque vingt-quatre ans plus tard j’y suis encore. C’est ta faute Roger !
Après son départ à la retraite, Roger a pris la direction de Lyon, où il a pu assouvir son amour du théâtre et de la gastronomie tout en maintenant une filière d’approvisionnement de fruits et légumes « pays » apportés par les nombreux amis guyanais mis à contribution pour les spécialités culinaires de Roger Pradinaud, avec un D comme « nigaud, salaud, corniaud », et c’est lui qui le dit.
Certes, il revenait régulièrement en Guyane emmenant avec lui des médecins à qui il faisait découvrir cette région et à qui nous faisions des topos sur les différentes pathologies tropicales amazoniennes. On le croisait aussi chez Polina, lors du carnaval, où il retrouvait les touloulou pendant l’hiver lyonnais. Mais après ses 80 ans, il a décidé de revenir définitivement en Guyane, sa Guyane. Nous nous croisons donc plus souvent et c’est un privilège, à chaque rencontre, que de l’écouter raconter sa vie, de le questionner pour éclaircir certains points de son histoire. Il y a tant à raconter et ces quelques lignes ne font qu’effleurer la surface d’un homme complexe et hors du commun construit par le temps long, les tragédies personnelles et la passion.
Je n’ai compris que récemment, au cours d’une de ces discussions où je lui demande de me raconter le passé, à quel point la tragédie fut centrale pour expliquer ce qu’il est devenu. Roger a toujours été vent debout contre la stigmatisation et la discrimination des patients depuis les débuts de l’épidémie de VIH. Systématiquement, il faisait un parallèle avec la lèpre et la façon dont étaient stigmatisés les lépreux, un sujet qui a marqué l’histoire de la Guyane. Certes, chaque 1er décembre, beaucoup affichent leur solidarité avec les personnes infectées mais pour Roger Pradinaud, on sentait toujours une intensité particulière…
Très jeune, il perd en effet son père, résistant déporté à Struthauf puis mort à Dachau. Il est alors profondément marqué par la cruauté dont sont capables les êtres humains. Cruauté dont a également été victime sa mère, tzigane stigmatisée tout au long de son existence. À l’issue de la Seconde Guerre mondiale, Roger se retrouve pupille de la Nation et, plus tard, c’est grâce à une bourse pour les pupilles qu’il part se former en léprologie à Bamako et au Sénégal. Je ne l’ai compris que récemment, Roger Pradinaud est un léprologue devenu dermatologue, et non l’inverse. Et s’il a choisi la lèpre, s’il en parle si souvent, ce n’est pas forcément par l’amour de la séméiologie dermatologique mais parce que c’est auprès des lépreux qu’il voulait être.
Ses enfants me racontaient comment petits, Roger leur demandait de serrer le moignon de patients mutilés par la maladie pour leur apprendre le respect, une attention très touchante pour des personnes rejetées par la plupart des gens. Ce n’est qu’au détour d’une conversation où je lui demandais : « Mais pourquoi la lèpre ? » qu’une porte s’est ouverte sur le personnage et que j’ai compris à quel point cela avait du sens pour lui.
Bavard, Roger passe rapidement sur des détails qui méritent cependant qu’on lui demande d’expliquer. C’est alors que se déplient des histoires fascinantes. Après sa formation en Afrique, il arrive en Guyane en 1964, comme médecin aspirant détaché à l’aide culturelle et technique. Il travaille alors dans l’ouest guyanais, au niveau des centres de santé en forêt amazonienne, où il a été le dernier médecin de la léproserie de l’Acarouany. En 1968, il ouvre à Cayenne le premier cabinet de dermatologie de Guyane et quatre ans plus tard, en 1972, il intègre le Centre Hospitalier de Cayenne, alors situé à l’hôpital Jean-Martial. Entre deux tournées de consultations dermatologiques en pays amérindien, il forge petit à petit un service de dermatologie original et, patiemment, compile les dossiers de différentes pathologies tropicales : leishmaniose, lèpre, infections à Mycobactérium ulcerans dont il était expert OMS, mycoses tropicales, gale…
Le dermatologue se transforme alors en médecin autonome, équipé d’un microscope, de lames et du nécessaire pour faire une coloration rapide. Il gratte tout ce qu’il voit, des ulcérations à la recherche de leishmanies, et trouve ainsi très tôt des cas de patients Sida ayant des localisations d’histoplasmose disséminée. Il met en place le CISIH (Centre d’information et de soins de l’immunodéficience humaine, devenu Corevih puis Coress) en Guyane et, très rapidement conscient de l’importance des différences de représentations de la maladie, négocie des crédits pour développer la médiation culturelle, ce qui alors était novateur.
Outre les activités de soins, le Dr Pradinaud s’est consacré à la recherche médicale, notamment sur la lèpre, les infections sexuellement transmissibles, les mycoses tropicales et autres mycobactérioses, puis sur le Sida. Car à force de gratter, il trouve, décrit les principales dermatoses amazoniennes et c’est un bonheur pour les internes que d’apprendre en sa compagnie. En tant qu’interne, il vous emmenait faire du ski nautique sur les fleuves et dormir en carbet dans la forêt. Il était fier et reconnaissant que l’on vienne jusqu’à Cayenne et était toujours attentif à ses élèves, à leur formation. Il l’est resté. Je ne résiste pas à citer un de ses récents lapsus particulièrement touchant. Alors que je m’en allais, je l’ai entendu dire à une dame avec qui il parlait : « Ils sont quand même sympas mes enfants ! ». Pour ce pupille de la Nation, les élèves étaient importants. Ce qui ne semblait pas être le cas à l’AP-HP où, récemment, un ancien patron célèbre me renvoya ma transparence totale malgré six mois dans son service.
Ce fut encore Roger, dont la pirogue s’appelait Gonocoque, qui amena Marc Gentilini, alors président du Comité France-Indochine, à un endroit devenu aujourd’hui un village nommé Cacao où vivent des familles hmongs réfugiées de la guerre du Vietnam. C’était aussi un aviateur saluant ses amis d’un mouvement d’ailes lorsqu’il passait dans le ciel au-dessus d’eux. Il a croisé le chemin du père de Raymond Maufrais disparu dans la jungle et dont il faut absolument lire le livre, Aventures en Guyane, a bien connu une jeune élève nommée Christiane Taubira et tant d’autres. Il y a peu, ce beau jeune homme de plus de 80 ans passait encore dans mon bureau pour me dire qu’il allait prendre l’éprouvant taxi collectif qui rejoint Saint-Georges de l’Oyapock pour attraper une pirogue et remonter l’Oyapock pendant des heures jusqu’au village amérindien de Camopi. Quelle santé !
Outre ceux de ses nombreux élèves, j’ai pu mesurer tout le respect et l’admiration de la population guyanaise à son égard lors d’émissions de radio pendant lesquelles les appels se succédaient pour le remercier pour son œuvre. Lors de l’inauguration du bâtiment Roger-Pradinaud, il arborait la Légion d’honneur, l’ordre du Mérite et les Palmes académiques, insistant sur le fait qu’elles étaient en dessous du Bleuet des pupilles de la Nation car il n’a jamais oublié qu’il faisait partie des pupilles de la Nation tout au long de sa vie et que l’aide reçue lui a permis de devenir médecin, léprologue puis dermatologue. Derrière ce flamboyant ambassadeur de la Guyane se cache une histoire profonde à connaître. Nous, ses élèves, en connaissons un bout. Nous tenions à le partager avec vous. Chapeau bas Roger, et merci pour tout.



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