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« Il y a une délinquance incontestable sur ce département » (1)

 
Claire Lanet, procureure de la
République, en poste depuis un an
L’heure n’est plus à nier la réalité : elle est dure, très dure. « Quatre-vingt quatre homicides en Guyane en 2004 », indique Claire Lanet, procureure de la République, « c’est la somme des chiffres de la Martinique et de la Guadeloupe réunies »(1). Et sur ces meurtres, un tiers ont un lien direct ou indirect avec l’orpaillage illégal.

Avec son aéroport, classé troisième de France pour le trafic de stupéfiants, le département, grand consommateur de drogues, détient des records insupportables : les premiers taux de sida et d’accidents de la route. Et sur le territoire de la Guyane, où «cinq habitants sur cent sont des orpailleurs clandestins», «des problèmes sanitaires graves menacent d’apparaître à court et moyen termes»(2).

Les Guyanais contemplent avec effroi ce qu’est devenu leur merveilleux pays, où la violence devient routière (37 morts en 2004 pour un réseau routier réduit à sa plus simple expression) lorsqu’elle n’est pas due aux crakmen et aux orpailleurs. Même un village comme Kaw, uniquement accessible par les canaux et marais, symbole de paix s’il en fût, se fait systématiquement piller et appelle l’Etat au secours. A Kourou où l’insécurité a parfois atteint des sommets, si on est pour l’instant épargné par la grande violence qui sévit à Cayenne, les maisons n’en ont pas moins été vidées de leur contenu pendant les mois de vacances.

Le peuple de Guyane est en train de perdre son sang-froid devant ce triste constat qui gangrène la société : les règlements de comptes, les discours et les actes xénophobes se multiplient, mais politiques et autorités semblent au moins d’accord sur un point troublant : éviter de faire un lien trop direct entre corruption-violence-orpaillage, malgré la montée incessante et quasi-parallèle du cours de l’or et de la violence depuis dix ans.

La chasse aux misérables sur les chantiers d’orpaillage clandestin pourra-t-elle remplacer longtemps les procès en bonne et due forme de ceux qui en profitent, et dont les responsables ne sont pas forcément tous hors de nos frontières. Depuis des mois et peut-être même des années, la justice réitère l’annonce de dossiers importants sur l’orpaillage qui « aboutiront dans les mois qui viennent » (1). Sortiront-ils un jour ?

Aveu implicite d’une justice submergée, on annonce un renfort conséquent de moyens attendus depuis longtemps : 4 créations de postes de magistrats dont un à Saint-Laurent et 9 postes de greffiers, délocalisation des services, sécurisation du tribunal, et construction prochaine de la cité judiciaire sur le site de l’ancienne prison. Enfin, à une date non encore définie, est «prévue» une nouvelle prison dans l’Ouest. A cela s’ajoute un contrat d’objectif dont la rédaction vient d’être achevée, et qui doit être signé par le Garde des sceaux à l’occasion de sa venue en Guyane prévue pour fin septembre.(3)

A la montée de l’insécurité en Guyane depuis le début de l’année (30 % en zone de police, c’est-à-dire Cayenne, et 15 % en zone de gendarmerie, c’est-à-dire sur le reste du département), la réponse sera avant tout judiciaire. Claire Lanet a déjà signé de nombreuses perquisitions, et gendarmerie et police vont multiplier les contrôles : barrages routiers, contrôles d’identités vont s’enchaîner à un rythme soutenu. Les gens doivent être prévenus, précise le préfet Ange Mancini, ils seront souvent contrôlés. La destruction des constructions illicites est également annoncée : 80 jugements exécutoires sont en instance. « C’est un signe fort à ceux qui veulent s’installer n’importe », dit le préfet, en appelant la population à collaborer mais à ne pas se substituer aux autorités, car ça peut avoir des conséquences dramatiques et gêner les enquêtes. « Si la sécurité est l’affaire de tous – et c’est une banalité – ce n’est pas au même niveau », précise-t-il. De son côté, la procureure suggère de déposer plainte « même si on pense que ça ne sert à rien ». Avant qu'il ne quitte la Guyane, le colonel Danède, dans un entretien accordé à Frédéric Farine pour Antilla (4), regrettait que les gens se plaignent parfois directement par lettre au président de la République sans même avoir fait état de leur difficultés auprès des forces de l’ordre.

A n’en pas douter, forces de police et de justice travaillent d’arrache-pied pour endiguer cette désagrégation de la société guyanaise, mais la tâche est rude et les moyens ne sont pas à la hauteur. Le taux d’élucidation des délits (tous confondus) est pourtant au-dessus de la moyenne nationale (27 % en Guyane contre 23 % sur le territoire national), et passe à plus de 90 % pour les crimes de sang.
Des initiatives sympathiques de travaux d’intérêt général ont été mises en place, sous forme de peines en milieu ouvert pour les jeunes délinquants. Quarante conventions ont ainsi été signées avec des partenaires institutionnels pour tenter d’épargner la prison aux jeunes sur les peines légères.

Mais sur l’immigration clandestine, les discours en sont restés là. Les accords annoncés avec le Surinam attendaient la finalisation des élections au Surinam pour être signés, une approche de consulat du Guyana à Cayenne se met doucement en place, mais pas d’accord en vue pour l’expulsion de ses ressortissants, sauf pour ceux qui auraient transité par le Surinam : la convention qui sera bientôt signée avec le Surinam devrait les prendre en compte. Et quelles que soient les mesures prises, «une seule procédure de reconduite à la frontière réclame une journée de travail à un officier de police judiciaire»(5). En avons-nous même les moyens ? On peut se poser la question sur les chantiers d’orpaillage illégal où on laisse tout le monde s’éparpiller dans la nature lors des opérations Anaconda, alors que les accords de reconduite à la frontière ont été finalisés avec le Brésil.

Plus généralement, sur les problèmes de l’immigration, une commission de réflexion devrait être bientôt mise en place (6).

Sur ce qu’il est convenu d’appeler l’insécurité routière, rien ne semble pouvoir endiguer la folie meurtrière : des petits malins auraient calculé que si la Guyane avait un taux d’équipement des ménages équivalent à celui de l’hexagone et un réseau routier à l’avenant, avec le même taux d’accidents de la route, nous viderions la Guyane de ses habitants en trois ans !

Que faire de ces chiffres apocalyptiques dans un pays qui voudrait tant avancer vers son avenir, sinon peut-être solliciter les nouveaux talents et réunir autour d’une table tout ce qui représente un pouvoir en Guyane, et discuter, discuter, et discuter encore et encore, et tâcher de se comprendre pour pouvoir enfin imaginer des pistes pour l’avenir. Mais auparavant, il faudrait que chacun ait retiré son masque.

Blada, août 2005
odile@blada.com



1. Propos de Claire Lanet (procureure de la République), lors de la conférence de presse sur la sécurité, tenue le 23 août à Cayenne, en compagnie de Ange Mancini (préfet de Guyane), du colonel Bergot (commandant de gendarmerie nouvellement nommé), et de messieurs Fabiani (DDSP), Garcia (DDPAF), Coquio (directeur des douanes), Rogero (chef d’antenne PJ Guyane). Les photos illustrant cet article ont été prises lors de cette conférence.

2. « L’Or, fléau de la Guyane », par Pierre Charles-Dominique, in « Pour la Science », septembre 2005.

3. Ce contrat d’objectifs est un document interne qui vise à passer un partenariat entre les juridictions locales et la Chancellerie, sur des objectifs qui devraient être bientôt connus.

4. « En Guyane, la gendarmerie est équipée comme il y a 30 ans », une interview du colonel Jean-Philippe Danède par Frédéric Farine, in « Antilla » n° 1156 du 17 août 2005.

5. « Les opérations Anaconda visent d’abord les médias », une interview d’un représentant de l’Etat en Guyane par Frédéric Farine, in « Antilla » n° 1156 du 17 août 2005.

6. La commission dite « commission Rimane » (du nom de la députée à l’origine de l’initiative), est une instance de réflexion et de proposition pour dégager des propositions sur les problèmes de l’immigration.

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