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La favela Candeal de Bahia :
quand le bidonville résiste à la ville béton
par
Pierre-Michel Forget

C’est la deuxième fois que je me rends dans l’Etat du Nordeste du Brésil. La première fois, j’étais parti de Cayenne et, comme pour nombre de Guyanais et Antillais, Salvador da Bahia était une étape obligatoire où on sent l’Afrique vibrer en Amérique.

Cette fois, je suis venu par le Sud. Les guides de tourisme sont en grande partie dédiés à la ville de Salvador de Bahia, à ses plages, son centre historique en partie rénové, le Pelourinho, ses églises baroques du XVIème et XVIIème siècle, ses académies ou écoles de capoeira et sa culture afro-bahia, vestimentaire, artistique, musicale. Inutile de chercher dans les guides, du moins ceux datés de 2005, vous n’y trouverez pas un mot sur la favela Candyall ou Candeal.

En cette année du Brésil en France, le cinéma Latina, dans le 4ème arrondissement de Paris, a programmé un documentaire espagnol de 2004 sur le renouveau de ce quartier pauvre de Salvador : El Milagro de Candeal (Le Miracle de Candeal). Sorti le 13 juillet en France, au lendemain de l’inauguration de Paris-Plage version Carioca !, j’ai tout juste eu le temps de voir le film en famille, entre deux missions au Brésil (Mais où sont passés les Français ?) et en Australie. Dans la salle du Latina, il n’y avait pas foule ; on est pourtant au cœur de Paris, dans le Marais branché, à deux pas du Carreau du Temple où se déroulent les festivités de l’Année du Brésil en France. Dommage car ce docu vaut vraiment le détour, et la critique ne s’y était pas trompée.

Alors, on décide qu’au cours de notre périple estival (hivernal ici !) en famille, on passera au Brésil par Salvador et pas seulement pour ses églises baroques, on ira de l’autre coté de l’écran, on rentrera dans le documentaire, dans la favela, pour y rencontrer ses habitants, pour comprendre, en bon cartésien, comment le miracle s’est produit à Candeal. Nous sommes alors rentrés dans le film, comme au Grand Rex sur les Grands Boulevards. Une autre image de la favela nous est apparue ; on croirait presque au miracle !

 
Place de la Favela : au fond, les résidences chics qui ont remplacé la Mata Atlantica
Candeal n’est pas (encore) un quartier branché qui se visite, la favela où tout le monde se presserait, un peu comme dans ce bar et cette épicerie de Montmartre, à Paris, qui ne désemplissent plus depuis ce film sur une certaine Amélie Poulain. Non, rien de cela ici. Juste un couple d’espagnols qui ont sans doute vu le film dans le pays d’origine du cinéaste, Fernando Trueba (voir interview en ligne). Quel sera le destin de ces favelas ? Les favelas ne sont pas (encore) des lieux de pélerinage très prisés par les touristes afficionados de musiques afro-brésilienne et de capoeira qui s’affichent plutôt dans le centre de Bahia, au Pelourinho. C’est pourtant là que survit la culture afro-brésilienne, cette culture d’Afrique « transportée » depuis le golfe de Guinée en Amérique. Les favelas hébergent les derniers descendants de ces peuples africains qui perpétuent encore leurs traditions culturelles, celles-là même qui attirent les touristes à Bahia, celles qui ont fait sa réputation, sa richesse aussi, via le travail des esclaves dans les plantations de canne à sucre du Nordeste. Cette culture afro-brésilienne a dépassé les frontières, jusqu’en France, où elle s’affichait dernièrement sur les « plages » de Paris. 

 
Mur séparant la favela
du quartier résidentiel
De l’autre coté de l’Océan, les enfants, eux, rêvent d’un tout autre monde car la plage, la vraie, la polluée, c’est leur quotidien. S’ils rêvent bien aussi de la Tour Eiffel, en revanche, ils aimeraient mieux avoir de l’eau courante et une école publique correcte à proximité de leur habitation. Les habitants de la favela veulent tout simplement pouvoir vivre bien ici, là où ils ont construit leur maison, de bric et de broc, de contreplaqué et de tôle, et qui progressivement se transforme en dur, en brique rouge, se modernise en quelque sorte. Tout cela est bien paradoxal et force la réflexion vu de cet autre coté de l’Océan, en cet « hiver » brésilien à Bahia.

Les guides touristiques vous invitent donc à découvrir la culture afro-Bahia dans le centre historique de la ville où officient les académies avec pignon sur rue. Certes, c’est plus facile que d’aller dans les favelas tant décriées. J’admets qu’à la lecture de nos guides préférés nous ne serions pas enclins à nous perdre dans les rues d’une favela brésilienne, mais ce serait aussi une erreur. Salvador da Bahia n’est pas Rio de Janeiro. Je ne me souviens pas bien de mon premier séjour à Bahia, en 1986, trop rapide, mal préparé, mais je me souviens que l’accueil y avait été remarquable. Quelques fois, on voyage trop, beaucoup trop vite au Brésil. Les airpass nous invitent à d’innombrables sauts de puce, ricochets répétés de ville en ville, et on sur-vole le pays, au double sens du terme. Bref, on voyage vite et mal. Cette fois, nous nous sommes installés pendant une semaine à Barra à la Pousada Ambar et nous avons pris notre temps.

En vingt ans, la population de Bahia a explosé et le paysage urbain et littoral s’est fortement modifié et dégradé. Les grandes artères se sont multipliées avec favelas et immeubles chics de part et d’autre. Aujourd’hui, Salvador compte autant d’habitants que Paris intra-muros et s’étale sur des dizaines de kilomètres. Les plages sont polluées (même l’Office du Tourisme nous l’a dit) et il faut compter au moins une heure de bus pour se rendre vers les plages les moins polluées, comme par exemple celle de Praia Flamengo. Une vieille carte de Salvador accrochée au mur de la Pousada nous montre la géographie de la ville. Sur la carte jaunie, on voit encore des fragments de la Mata Atlantica, accrochés au Morro, entourés de lacs d’où s’échappent des cours d’eau. Ces restes de forêt sont à proximité des favelas. De tout cela, il ne reste aujourd’hui plus grand-chose sinon quelques canaux domestiqués au centre des autoroutes urbaines et péri-urbaines. Les favelas, elles, sont toujours là et, de l’extérieur, c’est vrai qu’elles ne sont pas belles à voir, du moins avec notre regard d’Européen. A l’instar de la forêt tropicale, il faut aussi les découvrir de l’intérieur pour y voir toute la richesse et la beauté de sa culture afro brésilienne. « On » tente bien de les faire disparaître, avec succès dans divers quartiers comme à Barra, mais certaines résistent telle celle de Candeal.

En page 472 de l’édition 2005 du Guide du Routard « Brésil », on peut lire à propos de ces voisinages « standing » (élevé ou érigé en anglais): « Barra : très résidentiel, le quartier s’est depuis peu débarrassé de la majorité des favelas qui s’incrustaient dans les portions de terrains restées libres, les remplaçant par de hauts immeubles chics ».

 
Vue générale de la place
des habitants de la Favela
Ce dimanche 14 août 2005, nous nous sommes donc rendus à Candeal, une de ces favelas qui font de la résistance aux bétonneurs. Le chauffeur de taxi de notre pousada nous y conduit. Il nous a présenté et a expliqué notre démarche : voir la place étoilée, la vraie star du film « Le miracle de Candeal ». Notre guide, Rafaël, professeur de capoeira, qui fêtait ce jour-là ses 18 ans, nous a donc présenté sa favela, ses rues, ses habitants, son école de capoeira, son école de musique et de percussions, celle de Carlinhos Brown, une autre star du film de Fernando Trueba. Partis pour une visite éclair, « incognito », nous y sommes finalement restés 4 heures. Nous y avons vu une autre facette de la vie de la favela qui n’est pas relatée dans le film. L’école de capoeira s’est produite dans la rue pour fêter l’anniversaire de Rafaël. Après une démonstration de Balé Folclórico da Bahia, les jeunes et les moins

Candeal, Salvador de Bahia :
l’école de capoeira sur la place étoilée
cliquez sur l’image pour voir une mini-vidéo
jeunes ont dansé sur la place étoilée, celle du film. Le professeur de violon de Candeal, doctorant à Standford, USA, membre de l’académie de Candeal, m’a demandé de prendre des photos et de filmer. Nous avons ensuite été invités à partager le repas d’anniversaire. En discutant avec l’organisatrice de la fête, via l’entremise du violoniste-traducteur nord-américain, j’apprends que les villageois regrettent leur forêt où poussaient jadis des jacarandas et des pau brazil. Ces deux arbres font la fierté du Brésil ; ils ont été très largement utilisés, notamment pour orner l’intérieur des églises baroques de Bahia. Ils sont aujourd’hui considérés comme deux espèces en danger et protégées. Les habitants craignent aussi pour la qualité de l’eau, qui arrive aujourd’hui au village sans traitement, après avoir traversé les agglomérations alentours, toutes ces zones résidentielles chic qui encerclent dorénavant la favela Candeal.
 
Les habitants de la favela
Auparavant, lorsqu’ils s’y sont installés, soit il y a 15 ans, ils avaient choisi cette zone alors « vide » pour la proximité de la forêt et de son lac. Il y avait des jacarés (caïmans), des singes, des pécaris, des toucans, des aras, et de l’eau douce, propre. Maintenant, ils font face au béton et il n’y a toujours pas d’eau courante.

L’histoire de Candeal ressemble à celle d’une BD bien de chez nous, une histoire de nos ancêtres les Gaulois. Au départ, une communauté décide de s’installer en bordure de la forêt où ils peuvent puiser vivres et ressources hydriques. Il y a une dizaine d’années, les gens de la ville entrent en scène ; ils veulent vivre à la « campagne ». Il n’y a pas ici de druide, ni de potion magique pour aider les descendants d’esclaves à repousser les légions de bulldozers qui menacent leur forêt. Personne n’est venu s’enchaîner aux arbres pour empêcher l’abattage des derniers jacarandas et autres pau brazil. Dans un pays où l’unité de surface de déboisement à la minute est le terrain de football (sic !), qui allait donc se soucier de quelques hectares de Mata Atlantica avec sa faune et sa flore endémiques ? Alors, on défriche et on construit de belles demeures et des piscines qui consomment beaucoup d’eau douce. On rase les collines, on coupe les arbres, on comble les fossés, on assèche les marais et les lacs. Et le tour est joué. La flore disparue, la faune s’est éteinte et les buildings ont poussé comme des champignons sur les restes de sols dégradés et retournés. Et un beau matin, les nouveaux habitants contemplent leur environnement et voient … quelle horreur … une favela avec sa culture africaine, ses rythmes, ses percussions et ses sons tonitruants jour et nuit. « Qu’est-ce que cette verrue urbaine qui défigure mon paysage, qui sent mauvais et qui perturbe le silence de ma résidence chic ? »

Mais nous ne sommes pas dans une BD d’Astérix. A Candeal, le Domaine des Dieux est ici bien réel, étendu, et la favela devrait maintenant disparaître pour faire plaisir aux riches gens de la ville. Il faut les en débarrasser à tout prix, même si ces descendants d’africains esclaves étaient là bien avant eux, même s’ils habitent les maisons construites à main nues, et même si le terrain est aujourd’hui leur propriété selon la loi brésilienne. Cela me rappelle cette histoire de citadins venus s’installer à la campagne près d’une bergerie et qui, une fois leur pavillon construit, se mettent à se plaindre des odeurs qui émanent de l’étable de brebis. Et le berger de répondre : « Nous étions là avant eux et cela ne les dérangeait pas pour construire, alors pourquoi maintenant ?». Ainsi en est-il de la résistance à la favela Candeal. Non contents d’avoir fait disparaître les derniers fragments de Mata Atlantica, principale source d’eau douce et de fruits des habitants de la favela, les résidents chics veulent maintenant que ces « gens-là » disparaissent de leur voisinage. Comme le rapporte le Guide du Routard 2005, les habitants de ces résidences veulent en effet se débarrasser de ces voisins peu enviables qui défigurent leur environnement. Ce cas n’est pas isolé au Brésil, et toutes les grandes villes voient ainsi leur centre et leur périphérie gagner en hauteur avec des tours habitées de 20 étages et plus, repoussant dans les recoins, sur les hauteurs inaccessibles (les morros) et toujours plus loin des centres, les populations défavorisés. C’est un peu ce qui s’est passé à Paris, tout d’abord entre 1870-1913, puis dans les années 1960-1970, quand les petits immeubles et les hôtels du XVIème et XVIIème siècle, vieillissants, glauques et délabrés ont été rasés et remplacés par de beaux immeubles Hausmanniens, très chics aujourd’hui, puis par de belles tours, beaucoup moins chics par contre (sic !!). Grâce à la loi du 4 août 1962 qui porte son nom, André Malraux, Ministre de la Culture, a permis la sauvegarde des quartiers anciens des villes de France.

La favela Candeal a aussi son « sauveur » en la personne de Carlinhos Brown qui ne démériterait pas un portefeuille de Ministre de la Culture, à l’instar de Gilberto Gil. L’école de musique de Carlinhos Brown, son studio d’enregistrement et l’école de Capoeira de Candeal sont une véritable potion magique qui, comme dans le Domaine des Dieux, permet de réunir les habitants de la favela et de repousser les attaques des bétonneurs. Dans ce breuvage musical et ce combat gestuel, la population entière se retrouve, perpétue la culture d’Angola et s’oppose pacifiquement aux envahisseurs-bétonneurs (voir aussi cette chronique trouvée sur le net).

Peut-être qu’un jour dans l’édition 2025 du Guide du Routard on pourra lire :

« Candeal, très typique, le quartier s’est depuis peu débarrassé de la majorité des entrepreneurs qui s’étaient incrustés dans les dernières portions de forêt atlantique restées indemnes et l’avaient remplacée par de hauts immeubles chics ».

Pierre-Michel Forget
pmforget@yahoo.fr

En savoir + sur P.M. Forget :
Sur le site du Muséum National d’Histoire Naturelle : http://www.mnhn.fr/carapa/pmf.html
Site perso : http://monsite.wanadoo.fr/carapa



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