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Opération Anaconda :
Témoignage d'un résident du fleuve
Par Samuel Douarre

Nous étions nombreux à vivre sur la Mana il y a encore 2 ou 3 années. Mais aux dires des anciens de Guyane, celle-ci est de plus en plus dure à vivre, et j'en conviens volontiers.

Je me suis installé sur ce fleuve il y a 10 ans. Certes cela est trop récent au goût de certains pour être consideré comme un véritable Guyanais, ce qui ne m'empêche pas d'aimer ce pays, cette forêt et ses fleuves.

La vie devient dure en Guyane, et c'est pour cela que nous avons créé une association, il y a 5 ans : Uman'Art, dont les objectifs sont le développement d'activités culturelles et la protection de l'environnemnent. Ce mouvement associatif est aujourd'hui surtout connu pour son festival du mois d'octobre, « la Face Musicale de La Lune ».

Après avoir connu une vague de violence et de braquages faisant fuir pas mal d'entre nous, nous subissons depuis sept ans les conséquences de l'orpaillage, qu'il soit légal ou illégal. Car, n'en déplaise à certains, il n'y a pas d'orpaillage clandestin sans orpaillage légal. Les deux sont intrinsèquement liés et l'un sans l'autre ne peut subsister.

Cela fait sept années que je me bats pour que les orpailleurs illégaux ne s'installent pas à côté de mon jardin tropical pour y construire un centre de transit. La lutte fut longue, et hélas, elle est sans fin. A l'époque, le poste de gendarmerie n'existait pas et je me faisais respecter par mes propres moyens... les orpailleurs rigolaient déjà malgré mes colères. Aujourd'hui, cela fait bientôt deux ans que la gendarmerie est installée un peu au-dessus de Saut Sabbat. Et j'enrage ! Nos orpailleurs rigolent encore plus car désormais ils sont protégés.

Actuellement beaucoup d'entre nous n'avons plus de canots ; il nous est difficile de garder nos
voitures en état...quand nous réussissons à ne pas nous faire tout voler. L'eau du fleuve est toujours aussi turbide malgré le barrage des gendarmes et le poisson se fait rare et beaucoup moins diversifié. Notre association ne peut plus se permettre d'accueillir le public car nous connaissons une épidémie de paludisme, amenée par l'orpaillage, sans oublier les questions de sécurité pour les véhicules garés à Saut Sabbat. A tel point que cette année nous avons dû annuler notre festival annuel sur le fleuve et l'organiser ailleurs !
En voici une des raisons.

Mardi 22 novembre 2005, fleuve Mana

15 heures - Pascale, mon épouse, entend du bruit en face sur la plage alors qu'elle rinçe le linge-coup de sabre et plusieurs voix discutent ensemble. Elle monte au carbet me prévenir.
Je détache mon canot (qui est attaché avec une chaine et un cadenas, car même au fond des bois nous ne sommes plus à l'abri des vols) et me rends sur la berge d'en face.
Sans accoster, je distingue deux individus, surtout un homme installé dans son hamac alors que l'autre (ou les autres ) continue de sabrer.
Je fais alors demi-tour pour aller prévenir les gendarmes. J'en ai plus qu'assez de faire la police moi- même. C'est alors que commence une vraie histoire de fous !

15h30 - J'arrive à la pagaie non loin du poste de gendarmerie situé 400 mètres en dessous de notre abatti au moment où un canot bleu et rouge chargé de bidons de gasoil quitte l'embarquadère.
Je me présente, précise où j'habite. Je ne les connais pas car les équipes de gendarmes changent quasiment toute les semaines. Ils ne me connaissent pas car depuis que mes voisins se sont fait voler leur canot, depuis que nous ne pouvons plus garer notre voiture à Saut Sabbat sans qu'elle soit dépouillée, nous montons par la forêt (du côté amérindien en évitant donc le poste de contrôle). Je commence à expliquer la raison pour laquelle je les dérange, et leur décris rapidement la situation que nous vivons sur le fleuve. Ils n'ont pas l'air emballé à l'idée de courir après des garimperos clandestins.

J'essaie de leur expliquer que le paludisme s'étend et que je n'ai pas envie que celui-ci s'installe aux alentours. Mais l'adjudant m'assure que le palu ça ne s'attrape pas comme ça !
Je finis tout de même par les motiver, en leur proposant de faire le travail moi-même.

16 heures - Le temps que je remonte en canot et à la pagaie, les gendarmes arrivent avant moi, non sans avoir tiré un coup de fusil à pompe en quittant leur poste de contôle - genre attention ! on arrive.
Entre temps Pascale restée sur les roches (notre dégrad) attend. Elle a donc pu voir le canot bleu et rouge chargé de bidons s'arreter en face, cherchant les nouveaux passagers clandestins à embarquer.
Mais s'apercevant de sa présence et entendant le canot de la gendarmerie arriver, ils n'osent pas accoster et continuent leur chemin.
Les gendarmes sont des nouveaux venus sur le fleuve. Ils savent à peine naviguer. Donc le temps d'accoster convenablement et bruyament (après maintes manoeuvres et tintamarres), nos garimperos ont eu le temps de plier bagages. Ce qu'ont vu nos gendarmes: « ..des coups de sabres et de l'herbe coupée, rien de plus » et aucune trace de nos deux touristes.

Ils nous retrouvent sur les roches, et je discute vivement avec eux. J'apprends qu'ils sont arrivés la veille sur le fleuve, mais ils semblent déjà bien résolus à me prendre pour un rigolo: « Non monsieur, le paludisme ça ne s'attrape pas comme ça » ou encore « Ils sont chez eux ici, ils étaient là avant vous ». Je leur réponds alors que je vis sur ce fleuve depuis plus de dix ans, et que les Amérindiens, premiers habitants de Guyane, n'en sont pas plus respectés pour autant.

Mercredi 23 novembre 2005
Ce matin une odeur de cigarette flotte au dessus du fleuve. Je décide d'aller voir sur la berge d'en face, de voir ce qu'il en est du layon emprunté par les garimperos pour éviter le poste de contrôle. Nous découvrons un campement de fortune, juste en face du dégrad. Des poubelles bien entendu et 4 bidons neufs de 25 litres chacun, contenant de l'huile pour machine. Ceux-ci ont probablement été abandonnés la veille, à moins que nos deux garimperos aient passé la nuit sur place. Nous nous apercevons qu'en plus de l'ancien réseau de layon tracé, un autre réseau plus récent et plus ouvert se construit le long de la berge. Ce chemin est pourtant bien connu, il permet de contourner le barrage de la gendarmerie en attendant qu'un canot s'arrête vous prendre plus haut.
Les gendarmes connaissent bien ce layon, à moins que les équipes qui passent ne se transmettent pas les informations. Ils savent bien que les canots qu'ils controlent tous les jours et qui circulent à vide 2 à 3 fois par jour devant leur poste de gendarmerie sont en fait des taxis clandestins. Le canot bleu et rouge chargé de bidons était en règle et son chargement aussi puisqu'il a passé le contrôle de police ; ce qui ne l'empêche pas d'embarquer du matériel de contrebande 400 mètres plus haut.

J'hésite à retourner voir les gendarmes (j'ai du travail chez moi). Mais d'un autre côté les résidents qui restent sur le fleuve se font piller les carbets, les canots, les arbres fruitiers... et le paludisme sévit de plus en plus. Notre vie s'est compliquée bien que nous étions venus ici pour vivre simplement.
Je retourne donc voir nos représentants de l'ordre. Une fois de plus je les dérange et les ennuie avec mes histoires. Ils finissent par se décider, en trainant la jambe. L'adjudant ne daigne même pas chausser ses chaussures réglementaires, et grimpe dans le canot en tongues ! Cette fois-ci nous ouvrons le chemin pour leur montrer le matériel entreposé en face de chez nous et le campement de fortune... Bien entendu tous les bidons ont disparu et nos garimperos aussi !

S'ensuit une autre vive discussion. Les gendarmes affirment que nos garimperos peuvent aussi être en situation régulière sur le fleuve. Mais alors pourquoi ceux-ci se cachaient-ils avec leur matériel ? Pourquoi avaient-ils évité le poste de contrôle? Pourquoi se sont-ils sauvés à l'arrivée des gendarmes ?
Un autre m'assure qu'ils ne sont pas là pour ça mais pour faire de l'humanitaire. Alors pourquoi ne pas régulariser cette main d'oeuvre bon marché en leur octroyant des autorisations de séjour sur le territoire ; ce qui leur permettraient d'être honnêtement rémunérés selon le code du travail en vigueur, d'avoir accès aux soins et à l'éducation pour leurs enfants ??? la réponse ne s'est pas fait attendre : « On ne peut donner des papiers à tout le monde tout de même ! »
Faire de l'humanitaire pour nos gendarmes, c'est laisser cette population se faire exploiter, ne pas pouvoir se soigner et surtout rendre justice eux-mêmes !
Nous coupons cours à cette discussion stérile.

Vendredi 2 décembre 2005
Nous rencontrons à Saut Sabbat une veille connaissance qui redescend tout juste de deux jours de pêche à la Montagne de Fer. Il a pêché très peu de poissons. Par contre il a pu être témoin d'un trafic incessant de canots chargés de bidons et autres denrées de contrebande qui s'ébranlent la nuit venue.
Etrange quand on sait qu'au-dessus de Saut Sabbat seuls des canots vides circulent la journée à de rares exceptions près ; les orpailleurs légaux ne sont pas si nombreux qu'on veut bien nous le faire croire. Et la nuit, la circulation est quasiment interdite.

Mais cela est moins étrange quand on sait que toutes les personnes qui organisaient le frêt à partir de Saut Sabbat avant l'installation du poste de gendarmerie se sont installées à Saut Valentin, soit à peine dix kilomètres plus en amont. Ils peuvent donc continuer leur tafic de carburant, de denrées de contrebande, le transport de garimperos clandestins en toute tranquilité. Ils ont même un réseau de pistes carossables laissées par l'ancienne scierie qu'ils peuvent emprunter avec des quads jusqu'en dessous de la Montagne de Fer. Ils sont bien organisés et plein de ressources : CB, quads, canots de rechange, réseau d'information sur les mouvements des gendarmes... alors que ces derniers n'ont pas de moyens de télécommunication, ne possèdent que deux petites pirogues, n'ont même pas de 4X4.
Ils ne connaissent rien de l'environnement guyanais. Ils ne connaissent pas la Guyane puisque, selon notre adjudant, les garimperos étaient ici avant tout le monde, avant même les Amérindiens que nous laissons aujourd'hui mourir à petit feu.

Souvent j'ai honte d'être blanc, j'ai honte d'être français.
Souvent je rêve d'une Guyane amérindienne et indépendante.

Samuel Douarre, décembre 2005
samuel.douarre@blada.com


Voir aussi : Contraint et forcé, UmanArt recentre ses activités

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