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Cet article a été publié dans son intégralité dans la revue
« Drôle d’époque », numéro 17, automne 2005.

Ethique et esthétique du marronnage
par Dénètem Touam Bona
3ème partie
Zones franches

Pour Gregor H., le fugitif d’une nouvelle d’Alain Fleischer, la « forêt était une zone franche, eaux extraterritoriales où l’on peut naviguer au large en échappant aux gardes-côtes et aux bâtiments des marines militaires »1 : la voie par excellence de l’évasion, de la migration, de la clandestinité, du franchissement des frontières. Des verticales d’arbres, de roseaux, de fougères, de tiges ; des entrelacs de racines, de lianes, de branchages, de feuilles. La forêt est un espace strié de toutes parts mais ses stries sont celles du zèbre, celles d’une tenue de camouflage. Longtemps, les forêts européennes abriteront proscrits, brigands, outlaws (Robin des Bois), bandes et minorités en rupture de ban. De sorte qu’en Occident la lutte contre les illégalismes et jacqueries populaires prendra souvent la forme d’une déforestation. L’espace zébré des forêts enveloppe, enserre, couvre d’un ombrage perpétuel les agissements des animaux et des hommes. Que l’on s’y réfugie ou que l’on s’y perde, c’est un lieu où l’on disparaît. Si les nomades inventent la vitesse (Deleuze), les marrons et les peuples invisibles des forêts (amazoniens, papous, pygmées, etc.) inventent le « furtif ». Le marronnage n’est une machine de guerre que dans la mesure où il est une machine de disparition. Et la forêt est la scène privilégiée de cette disparition.

Hétérotopies : « (…) sortes d’utopies effectivement réalisées dans lesquelles les emplacements réels que l’on peut trouver à l’intérieur de la culture sont à la fois représentés, contestés et inversés, des sortes de lieux qui sont hors de tous les lieux, bien que pourtant ils soient effectivement localisables. (…) le bateau, c’est un morceau flottant d’espace, un lieu sans lieu (…). Le navire, c’est l’hétérotopie par excellence. »2
Ce que dit Foucault de l’« hétéro-topie » (« espace autre ») s’applique parfaitement aux communautés pirates et marronnes. Si l’hétérotopie pirate est intimement liée au navire, l’hétérotopie marronne constitue par contre une véritable production forestière. Du retranchement des fugitifs dans les bois se dégage une zone libérée (le « dehors ») : un « espace autre » qui subvertit en retour la zone esclavagiste (le « dedans »). Ce retrait originel fait de la communauté marronne une communauté sécessionniste (« sécession » vient du latin « secedere » : se retirer). Loin cependant d’inaugurer la naissance officielle d’un nouvel Etat, la sécession marronne consacre le « devenir-furtif » d’une communauté de rebelles. Les frontières du territoire marron ne peuvent se maintenir en effet que dans leur propre effacement, que par le brouillage permanent des appareils de capture. Forme collective de la fugue, la « sécession » constitue un processus métamorphique : le repli forestier qui l’inaugure est « dé-pli » d’une variation continue appliquée autant au lieu de vie qu’au mode d’apparaître des fugitifs.

« Métamorphoses de fuite »
Dans Masse et puissance, Elias Canetti voit dans la fuite une figure universelle de la métamorphose : « Les fuites qui servent à échapper à un ennemi, sont universelles. On les retrouve dans des mythes et des contes répandus sur toute la terre. » La plus commune de ces « métamorphoses de fuite » est celle, linéaire, de la chasse : « Un être est à la poursuite de l'autre, leur distance diminue, et au moment où le premier va être saisi il se métamorphose et s'échappe. La chasse continue ou plutôt recommence. (…) L’attaquant se rapproche de plus en plus, peut-être réussit-il même à saisir sa proie. Alors elle se métamorphose, en quelque chose d’autre cette fois, et s’échappe encore au dernier moment.»3

La forêt exige des proies et prédateurs qu’ils se miment les uns les autres. « Insecte au corps allongé et frêle imitant la forme des tiges sur lesquelles il séjourne4 », le phasme est le prince de ce royaume de métamorphoses. Se fondant dans les « natures » les plus diverses (arabesques végétales d’Amazonie, caatingas épineuses du Brésil, mornes et montagnes escarpés des Caraïbes, marais et mangroves labyrinthiques de Louisiane), mettant à profit le moindre de leurs accidents, la communauté marronne est une communauté « phasmatique » (grec phasma : « fantôme »). Dans la plupart des récits coloniaux d’expédition militaire, le constat de la furtivité des marrons revient sans cesse : « comme les Noirs sont les maîtres de ces forêts et les connaissent parfaitement, (…) ils nous causent de lourdes pertes sans que nous puissions riposter, car ils sont cachés par la forêt et protégés par les troncs, nous échappant après nous avoir malmenés. » La fugue inaugure toujours un cycle de métamorphoses : c’est en modifiant sa forme, son apparaître, en devenant lui-même simulacre, en produisant des leurres, que le nègre fugueur parvient à échapper à ses adversaires voire à les vaincre. Echapper à ses ennemis, c’est produire sa propre disparition : s’embusquer, brouiller les pistes, faire le mort, disparaître pour aussitôt ressurgir. Les mille et une variations marronnes forment la trame d’un véritable art de la fugue qui a trouvé dans la sculpture des Businenge (« Bouchinengué ») sa plus belle expression plastique.

Dénètem TOUAM BONA
den2am@yahoo.fr

Janvier 2006


1. La traversée de l’Europe par les forêts, Alain Fleischer, p. 25, éd. Virgile, Besançon, 2004.

2. Dits et écrits, tome IV, Foucault, p. 755, éd. Gallimard/NRF, Paris, 1994.

3. Masse et puissance, Elias Canetti, p. 363, éd. Gallimard, coll. NRF, Paris, 1966.

4. Le nouveau petit Robert, Paris, 1994

5. « Relaçao das guerras feitas aos Palmares de Pernambuco… 1675-1678 » cité par G. Police in Quilombos dos Palmares , p. 129, Ibis rouge, Cayenne, 2003.

6. Nom que se donnent collectivement les peuples marrons des Guyanes. Le terme « Businenge » dérive de l’expression anglaise « bush negroes ». Le busitongo, la langue des marrons, est une sorte de créole à base essentiellement d’anglais.



Du même auteur, en ligne :

Ethétique et esthétique du marronnage :
1ère partie : L'espace d'une fugue...
2e partie : La « communauté » : une utopie créatrice

Africultures : Dressage et sélection du bétail humain
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