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Lettre ouverte au peuple de la Guyane
Pour un engagement collectif en vue d’un développement équilibré

Serge Mam Lam Fouck, Maude Elfort,
Elie Stéphenson, André Néron*

La protestation populaire qui a commencé en Guyane en novembre 2008, et secoué l’ensemble des départements d’outre-mer a été un remarquable révélateur de ce que nous sommes : un peuple comptant quelque 200 000 âmes, conscient de sa grande dépendance économique, et qui, en prenant son destin en main, entend néanmoins relever le défi du développement. L’un de nos grands aînés, Auguste Horth, écrivait déjà en 1949, que les Guyanais « constituent bien un peuple ». Un « fort petit peuple, sans doute, mais peuple tout de même », précisait-il.

Les voies du développement que nous pourrions emprunter exigent cependant que nous en sachions davantage sur nous-mêmes et sur les atouts dont nous disposons, pour contribuer à notre propre épanouissement, tout en nous situant dans un monde en rapides mutations.

Nous, qui sommes d’origines amérindienne, créole, bushinenge, métropolitaine, martiniquaise, guadeloupéenne, saint-Lucienne, chinoise, réunionnaise, indonésienne, brésilienne, haïtienne, dominicaine, hmong, surinamienne, guyanienne, africaine…, et qui proclamons notre appartenance à la Guyane, nous avons du mal à prendre nos marques dans l’espace social et culturel guyanais. De Saint-Laurent-du-Maroni à Saint-Georges de l’Oyapock, d’Apatou à Antecume Pata, de Saint-Elie à Saül et de Camopi à Trois Sauts, partout surgit le sentiment que notre société manque, non de pilotes, mais de voix, de lumières qui balisent le chemin à suivre.

Comme les Martiniquais, les Guadeloupéens et les Réunionnais, notre société est largement le produit d’une histoire coloniale originale. Au sortir du système esclavagiste, au temps où le concept d’assimilation triomphait, la bourgeoisie créole qui se posait en élite, s’emparant des rênes de la nouvelle société naissante, a proposé un nouveau projet politique. En leur qualité de citoyens français, le salut des Guyanais passait, désormais, par la revendication et l’obtention de l’égalité avec les citoyens français de la « Métropole ». Par le jeu de la départementalisation de 1946, le projet politique porté par les générations post-esclavagistes a durablement déterminé la nature et le fonctionnement de la société guyanaise contemporaine. Sous l’emprise de la logique de l’égalité, celle-ci s’est construite en développant un certain nombre de traits dominants. On pourrait retenir, entre autres, l’association d’un niveau de vie relativement élevé et d’une insuffisance chronique de moyens de production, avec pour conséquence directe, une dépendance croissante vis-à-vis de la « Métropole » en particulier, et de l’extérieur en général, dans un espace mal articulé du fait des inégalités de développement.
Nous partageons ces traits paradoxaux qui singularisent les sociétés de l'outre-mer de la République française.

Néanmoins, des éléments essentiels nous en distinguent.

D’une part, les productions coloniales n’ont pas connu de reconversion. D’autre part, la classe des « Blancs » créoles a disparu en tant que telle. Enfin, les populations amérindiennes, par leur positionnement politique et culturel de peuples premiers, jouent un rôle déterminant dans la dynamique sociétale guyanaise. Il en est de même des populations bushinenge, qui entendent que l’on reconnaisse, et leur poids démographique, et leur culture. N’oublions pas dans notre évocation, la population créole, qui pendant longtemps a crû incarner à elle seule la Guyane et le Guyanais, et qui, de ce fait, a dû repenser sa posture identitaire. A partir des années 1980, du fait d’un peuplement estimé insuffisant au regard de la logique de l’économie de marché, une immigration massive a bouleversé les données de la société guyanaise.

Il en ressort une certaine représentation de nous-mêmes.

La Guyane, c’est, entre Brésil et Surinam, le pays de l’outre-mer français le plus vaste. La Guyane, c’est une terre largement recouverte par la forêt amazonienne, habitée en premier lieu par des hommes et par des femmes qui ont vécu sous la gouvernance des cultures amérindiennes, puis sous les commandements de la colonisation française, qui exploita le pays par le moyen de la Traite des Noirs, de l’esclavage et de l’immigration post-esclavagiste. La Guyane, c’est aussi un espace où des hommes et des femmes ont connu l’espérance et les frustrations de l’assimilation, les satisfactions et les déconvenues de la départementalisation, avec son flot de biens de consommation et sa désespérante dépendance économique.

Ce parcours pluriséculaire, souvent en situation de domination, a pu enfanter une certaine mésestime de soi, parfois largement partagée, devant le poids d’une histoire encore mal connue, souvent peu assumée, devant l’absence de perspectives économiques et sociales qui satisfassent le plus grand nombre.

Et pourtant les Guyanais disposent aujourd’hui comme hier, d’un potentiel inestimable qu’ils peuvent mettre au service d’un solide projet de société. Ce potentiel est constitué entre autres, par les écosystèmes de la forêt, des zones humides et de la mer, à la biodiversité, encore préservée, et toujours largement méconnue.

Les hommes qui ont vocation à investir leur énergie et leur savoir-faire dans la gestion prudente et à long terme des écosystèmes du pays, sont les Guyanais eux-mêmes.

Encore faut-il que les hommes et les femmes qui vivent en Guyane s’engagent plus résolument dans le processus complexe de la construction identitaire entamée, dont l’immigration récente a modifié les termes. Elle a créé une situation d’autant plus périlleuse qu’elle est partiellement incontrôlée.

Nous avons tous conscience qu’il est nécessaire de consolider le sentiment d’appartenance au pays Guyane, pour assurer un développement économique et humain harmonieux et équilibré. Pourquoi ne pas s’inspirer de l’expérience de nos ancêtres, venus des quatre coins du monde, et qui ont su si bien s’adapter aux exigences du milieu naturel en développant des savoir-faire et un savoir-vivre ensemble originaux ?

L’engagement plus résolu des Guyanais dans une essentielle et salutaire construction identitaire – elle doit déboucher sur le rassemblement des hommes et des femmes dont le nombril est planté en terre de Guyane ou qui y ont fondé, plus récemment, leurs espérances – est d’abord l’affaire des formations politiques, des associations, des syndicats, informés des enjeux politiques et économiques, ainsi que de l’urgence du moment. Il leur appartient de donner le ton et le rythme de la montée en puissance du sentiment d’appartenance à la terre de Guyane. Outre le discours politique, des moyens concourant à la construction de l’identité souhaitée doivent être alors mobilisés (ceux de l’éducation donnée à l’école et dans les familles, ceux de la presse, de la production littéraire et artistique, de la fiction cinématographique, des administrations, des églises et des entreprises) au service d’une société guyanaise en marche vers la cohésion sociale, qu’elle aura pensé par elle-même.

Se pose alors la question de la gouvernance du pays en vue de ce développement équilibré que tous les Guyanais appellent de leurs vœux. Il n’est pas pertinent d’envisager, directement de Paris, la gestion d’une affaire comme le rassemblement, sous la bannière de l’identité guyanaise, des hommes et des femmes du pays en vue du développement. La matière exige en effet approche de proximité et large adhésion.

Il nous semble donc nécessaire de repenser la manière de conduire les affaires de la Guyane. Les inconvénients de la superposition de la région et du département sur un même territoire sont aujourd'hui connus : conflits de compétences et gaspillages financiers constituent les éléments caractéristiques de cette organisation administrative singulière. La logique de l'assimilation législative est peu compatible avec la prise en compte des contraintes et des spécificités naturelles et humaines de la Guyane. Intervient dès lors la question du statut qui, bien plus qu'un simple cadre juridique, incarne la volonté d'établir de nouveaux rapports avec l’Hexagone sur les plans politique, culturel et économique.

Repenser la manière de conduire les affaires de la Guyane n’est pas chose aisée. Si l’on peut considérer que le temps de l’assimilation est révolu, il faut cependant garder à l’esprit que les structures politiques et économiques, ainsi que les représentations générées par la dépendance, fruit de notre propre histoire, pèsent sur nos attitudes.

Mais il y a péril en la demeure, si la société guyanaise se trouve livrée, sans véritable direction, aux aléas de tensions sociales potentiellement destructrices. Le choix d’une certaine autonomie – permettant d'associer les organes territoriaux aux compétences régaliennes de l'Etat, de mettre en œuvre des mesures spécifiques de protection en faveur de la population ou de choisir des signes distinctifs du territoire – ouvre des perspectives politiques et économiques, qui sont susceptibles d’assurer aux yeux du plus grand nombre de Guyanais dignité et liberté d’agir. La révision constitutionnelle du 28 mars 2003 autorise cette évolution.

Une fois évacuées les peurs qui, au temps de l’opposition entre nationalistes et départementalistes, ont handicapé la réflexion et l’action politique, il est fondamental d’observer que tout concourt à signifier que les habitants de la Guyane entendent vivre sous une triple identité politique, où la Guyane, la France et l’Europe prendraient toute leur part.

Dans ce nouveau contexte, la question de la gouvernance peut être posée de manière plus apaisée, et la Guyane sera ainsi en mesure de prendre en charge sa diversité culturelle, avec d’autant plus d’énergie qu'elle saura conjuguer partage de valeurs communes et respect des cultures.



A Cayenne et à Rémire-Montjoly
Mercredi 10 juin 2009

Serge Mam Lam Fouck, Maude Elfort, Elie Stéphenson, André Néron


* Serge Mam Lam Fouck est historien et professeur des universités (université des Antilles et de la Guyane), Maude Elfort est juriste et maître de conférences (université des Antilles et de la Guyane), Elie Stéphenson est docteur en économie et écrivain, André Néron est administrateur territorial et directeur général des services du Conseil général de la Guyane.


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