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Suzanne Amomba Paillé, une femme guyanaise
par Louis-Ferdinand Régnier

Louis-Ferdinand Régnier est un passionné d'histoire. Il est né en Guadeloupe et réside actuellement en Guyane. Les sources biographiques de cet article sont essentiellement extraites de l'ouvrage de Jacques François Arthur : « Histoire des colonies françoises de la Guianne », transcription établie, présentée et annotée par Marie Polderman, Ibis Rouge éditions, 2002.

Plusieurs rues, places ou résidences dans différentes villes de Guyane portent le nom de Madame Paillé (ou Payet, Payé, Paillet) considérée comme une véritable héroïne locale.

Née esclave à la fin du 17ème siècle, Suzanne Amomba épouse le 29 Juin 1704 le sieur Jean Paillé, natif de Saint-Martin en Basse Marche, soldat de la garnison de Cayenne mais également maçon tailleur de pierres.

Par son mariage avec un blanc, Suzanne Amomba « acquiert la liberté », elle est affranchie et devient ce que l'on nomme en ce temps une négresse libre.

Elle et son mari sont gens industrieux.

Installés au quartier Grande Terre sur la rivière de Macouria, ils se lancent dans l'agriculture.
Selon les recensements de l'époque, leur exploitation la Courbary, qui en 1709 ne compte que six esclaves et produit quelques vivres, va progressivement se développer.

En 1737, deux ans avant la mort de Jean Paillé, la Courbary dispose d'un troupeau de plusieurs dizaines de bovins, produit du roucou, du cacao, du café, de l'indigo, et fait travailler 67 esclaves, ce qui en fait une des grosses exploitations de la colonie.

A la mort de Jean Paillé, Suzanne hérite de tous ses biens et devient une « femme riche ».
Agée, noire et seule dans une société esclavagiste dominée par les préjugés racistes, elle va rencontrer les pires difficultés pour pouvoir disposer librement de ses biens et se protéger autant des convoitises des chasseurs de dots que des manoeuvres de l'Administration Royale qui, en violation des dispositions légales pourtant en vigueur, répugne à lui reconnaître la libre jouissance de son patrimoine.

En 1748, après maintes péripéties judiciaires, madame Paillé, tout en conservant la jouissance d'une partie de ses biens, sera finalement contrainte de faire donation de la Courbary - y compris l'ensemble des éléments immobiliers et mobiliers la constituant, parmi lesquels 55 esclaves - à une oeuvre de bienfaisance consacrée à l'éducation des enfants (blancs) de Guyane.

Que Suzanne Amomba, noire née esclave, fut une femme courageuse, qu'elle fut également la victime d'un système colonial inique basé sur l'exploitation servile et le racisme, c'est indéniable.

Que Suzanne veuve Paillé, devenue par son mariage femme sinon totalement libre du moins relativement riche, ait acquis son aisance par son travail et celui de son mari mais également et surtout par le labeur des dizaines d'esclaves qui, pendant de longues années y compris longtemps après la mort de Jean Paillé, furent employés sur la Courbary, n'est ce pas également une réalité?

Il est de bon ton aujourd'hui de s'ériger en procureur au tribunal de l'Histoire pour exiger que l'on efface du fronton de nos monuments publics ou des plaques de nos avenues le nom de personnages décédés, parfois depuis plusieurs siècles, au motif souvent invérifiable ou invérifié qu'ils n'auraient pas eu de leur vivant une conduite conforme aux canons du politiquement correct tel qu'il se décline en ce début de 21ème siècle.

Que l'histoire de Suzanne Amomba Paillé, ancienne esclave devenue par les hasards de la vie et de l'histoire elle-même propriétaire d'esclaves, nous serve de leçon et nous incite sinon à l'indulgence du moins à la prudence lorsque nous nous mêlons de condamner... ou d'encenser des gens dont en définitive nous ne savons que peu de choses.

Un dernier mot. Que Suzanne repose en paix et qu'on ne débaptise aucun des lieux portant son nom. Sans doute, comme tant d'autres, était-elle une brave femme qui, avec ses moyens, en un certain lieu et à une certaine époque, a fait ce qu'elle a pu.


Louis-Ferdinand Régnier
Mars 2010


Les photos qui illustrent cet article sont dues à Philippé Boré et présentent la jolie rue de Cayenne qui porte le nom de Madame Payé.


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