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Elie Stephenson
Photo Renan Ladouceur,
extraite de « Bouge ta ville »
n°18, mai-juin 2008.
Et si on relisait Elie Stephenson ?
par René Ladouceur

C’est un auteur polyvalent et inépuisable. On a beau lire son œuvre d’une traite, la relire dans le désordre, revenir sans cesse à un titre, à une phrase, à une réplique, et même à un vers où se dissimulent d’inavouables chagrins, on n’a jamais fini d’en épuiser l’humour, l’impertinence, le formidable talent. Même posés sur la table de nuit, ses livres continuent de vibrer, à notre insu.

D’ailleurs, de même qu'Atipa d'Alfred Parépou est le meilleur roman sur la Guyane pré-coloniale, Où se trouvent les orangers ?*, paru en 2000, est sans doute le meilleur guide pour visiter la Guyane d'aujourd'hui. Dans ce roman exceptionnel, d'une incandescente actualité, Elie Stephenson met le doigt précisément là où ça fait mal. Quand ses personnages parlent de la Guyane profonde, quand départementalistes, autonomistes et indépendantistes s'empoignent à propos de l’évolution de leur « pays », il suffit de tendre l'oreille, par-delà les années, pour entendre l'écho de ce qui se passe chez nous en 2008. Elie Stephenson, pour ne rien gâcher, est l'invité d'honneur du prochain Salon du livre de Cayenne, prévu du 28 au 31 mai. Cette consécration arrive à point nommé. A lui seul, l’écrivain, né en 1944, demeure un antidote, un contrepoint indispensable pour compenser les humeurs idéologiques qui conduisent tant de beaux esprits à rejoindre, par paresse intellectuelle et désenchantement esthétique, les apologues de la disculpation, plus prompts à invoquer l’Histoire qu’à se remettre en cause.

D'ailleurs, il est difficile, en lisant Elie Stephenson, de ne pas se sentir animé par le désir de ressusciter en Guyane le modèle, tant décrié, de l'intellectuel critique, engagé en faveur des sans-voix et des sans-droits.

L'époque, il faut en convenir, n'est guère favorable aux confrontations. Elle encourage le lisse, exalte le plat, magnifie le simple. Et la littérature, pour ne pas être en reste, a choisi de privilégier des textes touchants de poncifs, dégoulinant de tendresse et d'humanité assaisonnée de bons sentiments.

On mesure par là combien le long silence, le trop long silence d’Elie Stephenson nous a été préjudiciable.

Visiblement dès le crépuscule de son enfance, le jeune Elie a tenu un journal intime, sur lequel, sans se raturer, au plus près du temps réel et de la pensée volatile, il a noté ses émotions, ses lectures, ses projets, ses rencontres, les lumières et les lieux auxquels il était sensible.

Au fil des pages de Poèmes négro-indiens**, on voit un adolescent devenir un homme, et on assiste à la lente, l’évidente naissance d’un grand poète. On n’a sans doute jamais mieux vu, en Guyane, un adolescent naître soudain à la littérature. A cette époque-là, l’ancien vice-président du Club des jeunes de Mirza, une des premières troupes de théâtre à Cayenne, excellait dans l’art de la polémologie, et son corollaire : ne jamais baisser la garde, ne surtout pas s’attendrir. A peine semblait-il se soucier d’être lu tant il multipliait les libelles chez de petits éditeurs et signait, à l’encre noire, des appels à la prise de conscience, des manières de samizdat, qui n’épargnaient personne, ni les préfets, ni les élus locaux, ni même le grand public. « Nous sommes, en Guyane, dans une médiocratie », faisait-il dire, au théâtre, à l’un de ses personnages.

Cette précieuse et salutaire impertinence, Elie Stephenson la doit sans doute à Léon Gontran Damas, la charpente guyanaise de la négritude, qui a été son modèle, son professeur de lecture, d’écriture et de vie. C’est du reste lui-même, Elie Stephenson, qui, en septembre 1978 dans les rues de Cayenne, a porté religieusement l’urne funéraire de Damas. De cette troublante expérience va naître, un an plus tard, Catacombes de soleil***, un recueil de poèmes préfacé par le recteur-écrivain Bertène Juminer. La délicieuse journaliste-écrivaine guyanaise France Darde Leblond, décédée à Paris le 21 mars dernier, aimait à rappeler que le jour où Léopold Sedar Senghor avait découvert Une flèche pour un pays à l’encan****, le premier livre de Stephenson, il s’était écrié « Décidément, la Guyane est bien le pays de la littérature ».

C’est que par les mots et la religion du travail, l’ex-prof d’économie s’est appliqué à baliser tout ce qui importe à ses yeux : la morale, le droit, la liberté, l’ordre mais aussi l’émancipation. Dès la fin des années 70, il s’interdit la facilité, le négligé, et ses poèmes, à l’image de Terres mêlées*****, s’élèvent soudain à la hauteur, où l’air est pur, des écrits inflexibles de Léon Damas, comme si, cherchant à disparaître derrière son œuvre, sans cesse corrigée et peaufinée, il aspirait aux livres parfaits, qui tiennent tous seuls, par le seul miracle de la prose. Et pour cause. En s’engageant, avec élégance et émotion, le dramaturge cayennais ne sacrifie pas seulement à la légitime mission de vigie, il renoue aussi avec la fonction première de l’intellectuel. Il poursuit, à sa manière, qui est audacieuse, le rêve damassien d’ignorer la fatalité pour mieux vaincre la résignation, dans l’exercice de sa passion et le ministère de sa foi. Après tout, un rocher bien placé peut détourner le cours du fleuve, il ne peut lui faire rebrousser chemin.

Il y a en vérité chez Stephenson une analyse pessimiste du devenir de la Guyane. Et cette vision disparaît chaque fois qu’elle est confrontée à un véritable héroïsme moral : inévitablement on pense à Pompée, ce vieux nègre, dans Massak******, qui, finalement, n’accepte la liberté que quand il l’a lui-même obtenue, de haute lutte. La liberté ne s’obtient pas, elle s’arrache à la prison de l’arbitraire. L’émancipation à laquelle aspire Elie Stephenson, on le voit, est avant tout une émancipation des consciences, fondée sur l’effort et le sentiment de fierté.

Il faut dire que les satires de l’écrivain, souvent en créole, sont toujours malicieuses, teintées d’humour, d’ironie mais aussi de tendresse. La Guyane y apparaît invariablement comme un art de vivre, une sociabilité, une terre où les rapports entre les gens restent tendres, mêlés d’une sentimentalité plus profuse, plus complexe, plus subtile, plus belle que partout ailleurs.

Sa prochaine publication, Boni Doro, va paraître pendant le Salon du livre. Dans cette étincelante pièce de théâtre, le Cayennais rassemble sa propre lecture du conflit, au 18ème siècle, qui a opposé les Bonis aux Hollandais.

Pour autant, il faudra bien qu’un jour Elie Stephenson se raconte aussi tel que ses lecteurs l’aiment, pour son insolence, sa générosité, son humour, son attention aux humbles, et, dissimulée sous sa véhémence, son insondable fragilité.


René Ladouceur

Mai 2008


*Où se trouvent les orangers ?, Editions Nouvelles du Sud, 2000
** Poèmes négro-indiens, Edité à Cayenne,1978
*** Catacombes de soleil, Editions caraïbéennes, 1979
****Une flèche pour un pays à l’encan, Editions JP Oswald, 1975
***** Terres mêlées, Editions Akpagnon, 1984
******Massak, Pièce de théâtre, Ibis rouge éditions, 1996


De René Ladouceur, sur blada.com :

Mars 2008 : L’Insoutenable silence des intellectuels
Janvier 2008 : René Maran plus actuel que jamais

Septembre 2007 : La Question africaine
Juillet 2007 : Un si doux ennui
Janvier 2007 : Entre histoire et mémoire
Octobre 2006 : Notre grand voisin
Juillet 2006 : Le Foot-patriotisme
Juillet 2006 : Sous l'agression, la dignité
Mai 2006 : Adieu l'ami (un hommage à Jerry René-Corail)
Mars 2006 : Lettre ouverte à René Maran
Mars 2006 : Non à la régression
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